La souris au pied de la montagne
Peu avant la Noël de l’an mil, un courrier arrivait à Rome. Il était envoyé par l’homme le plus puissant de ce temps auprès de l’homme le plus sage de son époque. Il venait de la part du maître du Saint-Empire Romain Germanique s’informer auprès du Saint-Père à propos des temps à venir. Le moine Gerbert, né à Aurillac, était devenu pape l’année précédente, en 999, sous le nom de Sylvestre II, et il était réputé comme le plus grand savant de son temps. Féru d’arithmétique et de physique, il possédait aussi de vastes connaissances en astronomie ; il connaissait les théories de Ptolémée sur l’univers et il avait fait construire une sphère de bois, tournant autour de l’axe des pôles, où figuraient les constellations. Son ami l’empereur Otton III l’avait fait élever au souverain pontificat, et voici que maintenant il lui demandait d’éclairer son esprit au moment d’entrer dans un nouveau millénaire. Hélas ! ni les archives pontificales ni les registres impériaux n’ont conservé la réponse de l’homme le plus sage de ce temps à l’homme le plus puissant parmi ses contemporains. Mais il nous paraît bien probable qu’en pareille circonstance le pape de l’an mil a dû se souvenir de ce qui s’était passé à Rome deux siècles plus tôt, à la Noël 800, lorsque son prédécesseur Léon III avait posé la couronne impériale sur le front de Charlemagne. Qui eût alors imaginé qu’à peine un demi-siècle plus tard le grand empire aurait complètement disparu, que les incursions des Sarrasins iraient troubler la paix de l’abbé de Saint-Gall, pourtant protégé par les Alpes, que les terribles Vikings ravageraient les terres des Francs jusqu’à ce que le roi Louis III les installe dans ce qui allait devenir la Normandie, et qui eût pensé qu’après toutes ces désolations une nouvelle pousse refleurirait avec éclat sur la Chrétienté, à partir de l’abbaye de Cluny, fondée en 910, et d’où allait s’élancer l’art roman ? Le plus grand chroniqueur de ce temps, Raoul Glaber, évoque « le blanc manteau d’églises » dont se couvre alors la Chrétienté, et on lit, dans la chronique de Thietmar de Mersebourg : « La millième année depuis l’enfantement sauveur de la Vierge sans péché étant arrivée, on vit briller sur le monde un matin radieux ». Mais jusqu’où pouvait s’étendre la sagesse du vénérable pape Sylvestre II, lui qui, malgré toute sa science, ignorait encore le zéro et faisait ses calculs en chiffres romains ? Il pouvait rappeler, comme l’ont fait en tous temps les successeurs de saint Pierre, que « la figure de ce monde passe » et que les chrétiens vivent dans l’attente de la Seconde Venue glorieuse du Christ.
Entrons maintenant dans l’esprit d’un contemporain de Bonaparte, en l’an de grâce 1800, à la veille de l’entrée dans le XIXe siècle. La veille de Noël, le Premier consul, en route vers l’Opéra, vient d’échapper à un attentat, rue Saint-Nicaise. Qui peut prévoir alors, que sous Bonaparte perce Napoléon ? Et qui peut imaginer que la France, assaillie alors par une coalition de puissances européennes, sera bientôt maîtresse de toute l’Europe, visant à étendre sa domination de l’Atlantique à l’Oural ? Mais qui peut imaginer encore qu’après tout ce fracas impérial les Cosaques défileront dans Paris ? Ils y laisseront le mot « bistrot »…
Préférerons-nous nous faufiler dans la peau d’un pékin de la « Belle Époque », d’un contemporain d’Arsène Lupin en train de fêter le premier Nouvel An du XXe siècle ? Comment pourrait-il imaginer, ce joyeux fêtard, que l’Europe, qui règne alors sur le monde entier, entrerait bientôt dans une guerre où elle s’entredéchirerait si bien que trois de ses plus brillants empires - le russe, l’allemand et l’austro-hongrois - auraient cessé d’exister d’ici une vingtaine d’années ? Et comment prévoir qu’une monstrueuse tyrannie sortirait de cette guerre, s’étendrait aux deux tiers de la population mondiale et causerait en soixante-douze ans - de 1917 à 1989 - plus de cent millions de morts.
Eh bien ! Même si l’on réunissait, dans la sérénité d’une belle vallée des Grisons bien enneigée, tous les astrologues et tous les futurologues de la planète - au moins ceux qui paraissent sérieux, pas les croquemitaines qui vous annoncent à tour de bras l’irruption des petits hommes verts ou d’un météore qui va entrer en collision avec la Terre - quand bien même on réunirait toutes ces têtes pensantes, que pourraient-ils dire qui soit encore valable un quart de siècle plus tard ? L’astrologue peut jalonner le siècle à venir en brossant le tableau des grandes conjonctions entre planètes lentes et en repérant les configurations les plus marquantes. André Barbault l’a fait, et bien fait, dans un numéro spécial de L’Astrologue (n° 92, Spécial XXIe siècle). Mais quant à passer de l’algèbre céleste à son incarnation dans la pâte des événements terrestres, c’est une autre affaire, et la seule certitude que l’on puisse retenir des leçons du passé c’est que l’histoire révèle toujours des surprises et n’est jamais ce que l’on imagine qu’elle sera. Cela dit, sur une échelle plus courte, il nous est permis de penser que la période du carré UR-PL, entre 2010 et 2015, constituera la première grande zone périlleuse du siècle à venir, engageant le monde dans une aventure d’aussi vaste ampleur que celle qu’il a connue en 1989 avec l’effondrement de l’empire soviétique. Il est même permis de supputer que, en raison des cycles planétaires concernés, le Japon pourrait bien être au coeur de cette crise, ainsi que toute l’Asie, terrain où pourrait se poursuivre le duel engagé entre l’Amérique et la Chine depuis la guerre du Vietnam au milieu des années 1960, lors de la conjonction UR-PL. Mais à quoi ressemblera le monde au sortir de cette crise ? Qu’en sera-t-il des prochaines conjonctions JU-SA et SA-PL en 2020 ? Nous ne le savons pas plus que le sympathique compagnon d’Arsène Lupin ne pouvait connaître ce que serait, vingt ans plus tard, l’Europe du Traité de Versailles.
Alors, devant l’écrasant massif du millénaire à venir - mais qui peut assurer que ce millénaire-là durera mille ans ? - prenons la juste mesure de ce que notre savoir astrologique nous permet d’avancer. Evitons-nous le ridicule d’une grandiloquence journalistique abusant de tous les poncifs à la mode, et qui seront bien vite détrônés par d’autres billevesées, et soyons en silence à l’écoute du ciel plutôt que de nous faire les perroquets des vains bavardages médiatiques. Et notre voeu, au moment de passer tout simplement d’une année à l’autre, comme toujours, ce sera de souhaiter à tous nos confrères astrologues de pratiquer leur art avec sagesse, avec passion, et avec humilité.
Amfroipret, le 20 décembre 2000
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