Charles Ridoux
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Une rencontre de qualité
Une rencontre de qualité
 
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Compte rendu du Colloque de Rambures 
16-18 juin 2002
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C’est une grande première qui a eu lieu, du 16 au 18 juin dernier, dans le cadre splendide du château de Rambures (au sud d’Abbeville, à la limite de la Picardie et de la Normandie), avec la tenue d’un colloque réunissant astrologues et médiévistes autour du thème : « L’Astrologie hier et aujourd’hui ». L’objectif de ce colloque, co-organisé par un médiéviste germaniste professeur à l’Université de Rouen (Jean-Marc Pastré) et par un médiéviste astrologue professeur à l’Université de Valenciennes (Charles Ridoux), était de permettre un échange de qualité et surtout sans esprit de polémique, le fait astrologique étant admis comme une réalité dont la pratique peut être objet d’étude comme toute autre activité de l’esprit. Et de fait, il y a eu écoute attentive et nombre d’échanges fructueux entre tous les participants, qu’ils soient médiévistes ou astrologues. C’est déjà là un résultat tout à fait remarquable qui témoigne d’un état d’esprit que l’on souhaite voir se répandre en d’autres lieux.
Nos confrères médiévistes ont évoqué pour la plupart la figure de l’astrologue dans des œuvres littéraires du Moyen Age, en particulier dans le roman arthurien. Dès l’abord a été traitée la question de la distinction entre astrologie et astronomie au Moyen Age, où le terme d’ « astrologue » n’existe pas dans la langue française, tandis qu’en latin on désigne par le terme de matematici les astrologues. Au VIIe siècle déjà, Isidore de Séville, qui est une des grandes sources où s’alimentera toute la culture du Moyen Age, distingue une « astronomie naturelle », licite, et une « astronomie superstitieuse », illicite. Mme Carmen Mira (de l’Université de Rouen), évoque quelques œuvres littéraires en langue romane où apparaissent des personnages ou des descriptions en relation avec l’astrologie. Citons notamment la description du manteau du couronnement d’Erec dans le premier roman de Chrétien de Troyes, Erec et Enide, où sont tissés les arts libéraux, synthèse du savoir médiéval. Dans le roman de Thèbes, c’est le char d’Amphiaraüs qui offre un tableau analogue. On peut citer encore trois femmes en rapport avec la magie ou la prophétie : la Sibylle de Cumes dans le Roman d’Eneas (une réécriture médiévale de l’Enéide de Virgile), Médée dans le Roman de Troie et la Pucelle aux Blanches-Mains dans le Bel Inconnu de Renaud de Beaujeu. Il semble que dans les œuvres littéraires de la fin du XIIe siècle il ne soit pas fait de distinction entre astronomie et astrologie et qu’aucune condamnation ne soit portée sur cette pratique. Jean Maurice (de l’Université de Rouen) évoque un épisode fameux du Merlin de Robert de Boron, la défaite des astrologues devant la science prophétique de Merlin. Si les astrologues sont présenté comme la crème de l’élite intellectuelle, des clercs pleins de science et de sagesse, ils trouvent leur limite dans le fait que leur science est humaine, tandis que le savoir prophétique de Merlin lui vient de Dieu (en fait, Merlin a la connaissance du passé du fait de sa naissance diabolique - il a été engendré par un incube - mais il a reçu de Dieu la connaissance de l’avenir). Anne Berthelot (Université du Connecticut) traite pour sa part des techniques de déchiffrement dans le roman de Perceforest (qui date du XIVe siècle et fait la lien entre le monde d’Alexandre et l’univers arthurien), et elle évoque également le cas du Parzival de Wolfram von Eschenbach où les astres lui semblent figurer comme de purs signes (c’est en lisant l’écriture des étoiles dans le ciel que Flegetanis déchiffre le nom du « Graal »). Dans une communication à tonalité plus philologique, Alain Corbellari (Université de Lausanne), explore l’occurrence du mot ostruance dans les œuvres de Girart d’Amiens, terme qui a survécu dans le français moderne « malotru » qui signifie, à proprement parler, « né sous une mauvaise étoile, sous de funestes astralités »). Rappelons que la première attestation du mot « astre » en français date de 1372. C’est encore de Merlin, à la fois prophète et magicien (« enchanteur ») que nous entretiendra Robert Baudry, grand spécialiste du mythe du Graal dans la littérature du XXe siècle. Quant à Christian de Mérindol, savant héraldiste élève de Michel Pastoureau, il nous fait part de l’état de ses recherches sur les traces de représentations astrologiques dans divers documents en relation avec les princes de la Maison de France à la fin de l’époque médiévale, mettant l’accent sur l’importance des Ordres chevaleresques et des Entrées royales.
De fait, la lecture des œuvres médiévales en français laisse toujours l’astrologue quelque peu désemparé, du fait qu’il n’est jamais fait mention de la pratique astrologique, sinon par de vagues allusions à un savoir plus ou moins sulfureux auquel se réfèrent les termes de « nigremance » ou d’« alchimie ». Paul Zumthor propose d’ailleurs dans son livre consacré à Merlin le Prophète de traduire « nigremance » par « l’art de faire jouer librement et fantastiquement (mais sans intervention de puissances infernales) les forces de la nature »[1]. Mais il faut toujours garder à l’esprit que, durant tout le Moyen Age, la langue de la science et de la philosophie, ainsi naturellement que celle de la théologie, c’est le latin. Et il est certes regrettable qu’un savant aussi éminent que Giuseppe Bezza, admirable connaisseur de toute la tradition issue de Ptolémée, tant en arabe qu’en latin, n’ait pu se rendre à Rambures où il était invité, car il aurait sans doute apporté un point de vue essentiel à partir de la tradition astrologique médiévale dans ses sources grecques, latines et arabes. Les compétences de Patrice Guinard, invité lui aussi, auraient sans doute également permis d’apporter un regard original sur la transition entre astrologie ptolémaïque et astrologie keplérienne. Nous avons néanmoins pu pénétrer dans les profondeurs métaphysiques avec l’exposé de Pierre Deghaye, grand spécialiste de Paracelse et des théosophes allemands du XIXe siècle) sur la « nature éternelle » dans la théosophie de Jacob Boehme (1575-1624). Cette théosophie, qui marque profondément la pensée allemande à l’époque romantique - que l’on songe à Novalis, par exemple - et qui n’a rien à voir avec celle d’Helena Blavatsky, se présente à la fois comme science de Dieu et philosophie de la Nature. Mais, pour Boehme, il existe deux Natures : une Nature « naturelle » et une Nature « transcendante », éternelle et divine. La voie mystique consiste précisément à opérer, par l’union transformante avec le divin, une union entre le Ciel des anges (« Esprit de l’âme ») et le Ciel d’en bas (« Âme du Monde »). Et c’est à la présentation de la cosmogonie mystique de Boehme que s’est attaché Pierre Deghaye, montrant notamment comment la roue des sept Esprits du Monde primordial correspond aux archétypes des planètes, le ciel d’en-bas étant dans un rapport d’analogie avec le ciel d’en-haut, selon la fameuse formule d’Hermès Trismégiste bien connue de tous les astrologues.
Du côté des astrologues, notre vœu était de traiter non seulement de l’astrologie antique et médiévale - aspect malheureusement peu abordé du fait de l’impossibilité de certains spécialistes de ces questions à participer à ce colloque - mais aussi de présenter une sorte de tableau de l’activité astrologique actuelle à la fois sur un plan thématique (les divers domaines en rapport avec l’astrologie) et sur un plan géographique (des éléments d’histoire de l’astrologie contemporaine dans quelques pays de l’Europe occidentale). C’est ainsi que Francis Santoni a repris la question des rapports entre astronomie et astrologie, insistant sur la distinction entre croyances astrologiques et fait astrologique, tandis que Paul Bernard (dont la communication a été lue en son absence) traitait du rapport de l’astrologie et des mathématiques. Didier Castille, pour sa part, présentait un historique fort documenté de la statistique au travers des âges, évoquant l’antiquité des statistiques dans des civilisations telles que l’Inde, la Chine, Israël ou Rome, puis la naissance de la statistique descriptive au XVIe siècle et les progrès dus au calcul des probabilités à partir du XVIIIe siècle, pour déboucher sur l’importance de la statistique dans des sciences comme la génétique ou la sociologie qui apparaissent au XIXe siècle. Mais ce n’est qu’au XXe siècle qu’apparaît un intérêt de l’astrologie pour la statistique, et Didier Castille aborde une réflexion sur les conditions du bon usage des statistiques en rapport avec l’astrologie. Grazia Mirti, longtemps directrice de la revue italienne Linguaggio Astrale et spécialiste d’astrologie financière, évoque le Liber Astronomiae de Guido Bonatti, en qui elle voit un précurseur de l’astrologie économique moderne, dont un des meilleurs représentants est notre confrère américain Raymond Merriman. Grazia Mirti montre l’usage fait par Guido Bonatti des parts arabes, qui donne une photographie détaillée du monde agricole médiéval et qui vise à prévoir la fertilité de l’année. Elle évoque également le traité de Copernic sur la monnaie et l’étude de Kepler sur les flux du vin. Il me revenait naturellement - après avoir souligné la rareté de la double qualification chez un seul être de médiéviste et d’astrologue - de traiter de l’astrologie mondiale, ce qui fut fait en présentant deux exemples complémentaires illustrant les liens possibles entre tradition et modernité. D’une part, l’utilisation de méthodes anciennes dans l’approche d’événements contemporains ; d’autre part, l’étude d’une tranche du passé médiéval à l’aide d’instruments forgés par l’astrologie contemporaine. C’est ainsi que fut évoqué d’abord le fameux attentat de New York le 11 septembre 2001 tel que le traite notre confrère américain Robert Hand selon une méthode établie au IXe siècle par l’astrologue persan Albumasar ; puis, à l’inverse, furent abordés quelques aspects de l’histoire du Moyen Age occidental à partir de l’étude du cycle NE-PL qui s’étend de 905 à 1399.
Notre confrère espagnol, Jose Luis San Miguel de Pablos, dont l’œuvre se caractérise par son approche systémique de notre système solaire s’est livré, à partir de son ouvrage Le Livre de Gaia et d’Ouranos, à une réflexion passionnante, et qui a suscité une vive discussion, sur les paradigmes ancien et moderne à partir de la découverte des planètes trans-saturniennes et des ceintures d’astéroïdes, ainsi que sur les valeurs symboliques attribuées aux planètes traditionnelles. Sa vision aboutit à une sorte d’emboîtement dans des espaces de plus en plus vastes à partir de Gaïa (le système Terre-Lune), le système solaire, la Galaxie et enfin l’Univers tout entier. Roy Gillett, président, à la suite de Charles Harvey puis de Nicholas Campion, de l’Astrological Association de Grande-Bretagne, nous a brossé un historique de la vie astrologique dans son pays depuis la grande conjonction NE-PL de 1891, évoquant tour à tour Alan Leo, Charles Carter, John Addey, Charles Harvey, Olivia Barclay, et d’autres encore. Signalons que Nicholas Campion, dirige, à l’Université de Bath, une maîtrise d’astrologie culturelle et qu’un enseignement universitaire de l’astrologie existe aux États-Unis au Kepler College de Seattle (dans l’État de Washington) : des exemples à méditer pour les universitaires français. C’est à la présentation d’une sorte de tableau parallèle de l’activité astrologique en France que s’est livré notre ami Yves Lenoble, qui est parti lui aussi de la conjonction NE-PL de 1891, insistant sur les deux « révolutions » que constituèrent dans la pratique astrologique le fait de dresser les thèmes avec le Bélier à gauche (innovation due à Choisnard, qui détrônait ainsi la prédominance des Maisons sur les Signes), puis le passage vers 1930 d’une astrologie tournant autour du signe Ascendant à une astrologie ancrée sur le signe où se trouve le Soleil (ainsi, aujourd’hui, « être Lion », c’est être né avec un SO en Lion ; avant 1930, c’était avoir son AS en Lion).
Il revint à Barbara Obrist, chercheur au CNRS, auteur d’un article savant sur les illustrations du zodiaque à l’époque carolingienne[2], de clore ce colloque par une remarquable remontée dans l’ « archéologie du savoir astrologique » à l’époque du Haut-Moyen-Age. Barbara Obrist, qui a dirigé un colloque consacré à Abbon de Fleury (XIe siècle) fustige l’ignorance volontaire par les historiens de nombreux textes de ces époques relatifs à la pratique de l’astrologie. Attitude qui n’est pas sans faire penser au refoulement des historiens de la science relativement aux activités astrologiques de Kepler ou de Newton, refoulement auquel l’ouvrage de Gérard Simon, Kepler astronome et astrologue, s’efforce de remédier.
La soirée du vendredi a été occupée par une conférence de notre cher André Barbault qui a livré une sorte de synthèse de son expérience d’astrologue en lutte contre les préjugés de son temps. « Parler d’astrologie » - tel était le titre de sa conférence : qui mieux que lui pouvait le faire, nous rappelant qu’en 1953 il avait obtenu le patronage de Mircea Eliade pour le VIIe Congrès international d’astrologie à Paris, et évoquant ses rencontres, à la revue Psychè, avec Teilhard de Chardin et Gaston Bachelard. Mais, bien plus que les souvenirs d’antan, c’est une réflexion fondamentale sur la nature de l’astrologie et sur son rôle dans le savoir du XXIe siècle qu’André Barbault a livrée à la méditation du public. Et il sera bientôt possible de lire ce texte magistral ainsi que les autres contributions au colloque puisque, grâce aux bons soins de Jean-Marc Pastré et de l’Université de Rouen, les colloques de Rambures jouissent d’une publication rapide, chose peu commune dans les usages universitaires.[3]
Il reste à signaler l’accueil affable et bienveillant de nos hôtes, les châtelains de Rambures, le Comte et la Comtesse de Blanchard, qui mettent généreusement leur château à la disposition de ces colloques qui s’y tiennent tous les deux ou trois ans, et qui participent avec beaucoup d’attention à nos travaux. Précisons, pour ceux que cela intéresserait, que le château de Rambures, qui a échappé à la démolition sous Richelieu du fait que le sire de Rambures avait sauvé la vie d’Henri IV lors de la bataille d’Ivry, est une imposante forteresse d’allure militaire et peut être visité du printemps à l’automne, son magnifique parc méritant lui aussi d’être vu[4].
 
Charles Ridoux
Amfroipret, le 21 juillet 2002
 
 
 
[2] OBRIST Barbara, « La représentation carolingienne du zodiaque. A propos du manuscrit de Bâle, Universitätsbibliothek, F III 15a », Cahiers de civilisation médiévale, t. 44, 2001, pp. 3-33.
[3] La parution des Actes de ce colloque est prévue pour le cours de l’année 2003.
[4] Château de Rambures - contact@chateaufort-rambures.com .
[1] ZUMTHOR Paul, Merlin le Prophète. Un thème de la littérature polémique de l’historiographie et des romans, Genève, Slatkine, 2000 [1re éd. Lausanne, 1943], p. 234.
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