Les travaux arthuriens de Gaston Paris
Communication au Colloque de Cerisy sur Gaston Paris
(23-30 juillet 1994)
Lorsque, dans le début des années soixante, Gaston Paris et Paul Meyer entreprennent leur carrière, les études arthuriennes ne bénéficient pas du même développement que d’autres domaines de la littérature du Moyen Age. Le champ des études médiévales a été inégalement labouré par leurs prédécesseurs et , selon les générations, leur attention a porté davantage sur la lyrique occitane ou sur les chansons de geste. En témoigne la rareté des éditions de textes anciens ou des adaptations en français moderne ; comme le signale M.J. Glencross dans sa thèse sur la matière de Bretagne en France de 1800 à 1860 - dans ce que nous appellerions volontiers “l’ère du pré-médiévisme” - seul, parmi les romans de la Table Ronde, fut publié en français moderne le roman provençal de Jaufre, dont il faut reconnaître qu’il occupe une place marginale dans l’ensemble de cette littérature.[1]
Des deux compagnons qui allaient marquer ensemble durant plus de quarante ans l’évolution des études médiévales en France, c’est Gaston Paris qui prit à coeur de combler cet écart où était confinée la matière arthurienne et qui contribua, à la suite des travaux de son père, à la mettre en valeur. Ayant retrouvé en 1910 des fragments d’un poème sur l’enfance de Gauvain, P. Meyer explique, quelques années après la disparition de son compagnon, que c’est à lui qu’il aurait laissé, s’il était encore vivant, le soin de publier cette oeuvre dont il avait d’ailleurs pressenti l’existence, et il précise le partage des zones d’intérêt qui s’était implicitement constitué entre les deux fondateurs de la Romania :
Si G. Paris vivait encore, c'est à lui que j'aurais laissé le soin de publier ces précieux fragments. Il avait pressenti l'existence d'un poème perdu sur l'enfance de Gauvain et, d'une façon générale, il connaissait à fond l'histoire du cycle Arthurien, que je n'ai jamais étudié de près. Dans le "compagnonnage" qui s'était formé entre nous, il s'était établi une sorte de division du travail. Chacun de nous avait son domaine propre, ses claims, comme disent les Américains, qu'il exploitait sans trop s'aventurer sur le domaine de son compagnon. La Table Ronde était dans son lot. Amené à m'occuper d'un sujet sur lequel je suis peu familier, je présenterai mes conclusions avec réserve, tout prêt à m'incliner devant l'opinion de plus compétents.[2]
C’est sans doute de son père que Gaston Paris avait hérité un intérêt particulier pour la matière de Bretagne, bien que cet intérêt s’exprimât d’une façon profondément différente chez le père et le fils. Chez Paulin Paris, la prédilection pour les romans chevaleresques, qu’il partageait avec le grand public de son temps, faisait bon ménage avec les exigences scientifiques assez peu contraignantes de l’ époque. Pour lui, il mettait l’intérêt littéraire au premier plan et il ne cessa de lire et de relire les grands romans en prose de la Table Ronde :
Il les lut, ou plutôt il les relut (car nous avons vu que dès 1824 il en avait pris connaissance) avec un plaisir toujours croissant, et dès lors il essaya de les classer, de les apprécier, d'en déterminer la date et la patrie. Ce sujet si difficile ne cessa plus de l'occuper ; il le traita dans son cours, et pendant neuf ans, de 1868 à 1877, il publia, en cinq volumes, en les accompagnant d'introductions et de dissertations, les Romans de la Table Ronde mis en nouveau langage.[3]
Mais si l’intérêt de Paulin Paris pour ces romans ne changea point, ses vues en ce domaine ne cessèrent d’évoluer jusqu’à la fin :
Soit dans ses leçons, soit dans le premier volume de cet ouvrage, soit dans un article de la Romania (1872), soit enfin dans son épilogue, il modifia à diverses reprises le système qu'il avait proposé jadis pour grouper et caractériser ces grandes compositions. [4]
Il semble, selon Henri Wallon, qu’il faille chercher le dernier mot de la pensée de Paulin Paris sur cette question dans le dernier volume de ses Romans de la Table Ronde, paru en 1877 :
A la fin du cinquième volume où l'auteur s'est arrêté, on trouve en appendice un aperçu général sur le cycle de la Table Ronde : c'est le dernier mot de M. Paulin Paris sur ce vaste sujet, et il est bon de le lire avant tout le reste ; car il y revient sur plusieurs de ses assertions, avouant ses erreurs, ses méprises. Il y distingue deux catégories de romans, les uns chevaleresques, les autres mystiques, faisant un ensemble assez étrange.[5]
Gaston Paris confirme cette remarque d’Henri Wallon sur les variations de son père dans une note de l’édition du Huth-Merlin, parue en 1886 :
M. Paulin Paris, comme on le sait, a présenté à plusieurs reprises des vues sur ce sujet et les a souvent modifiées. Ce qu'il écrivait en 1869 ne représente pas les opinions qu'il a exprimées plus tard, en 1872 et en 1877.[6]
Ces hésitations et ces modifications de perspectives traduisent sans doute l’embarras où se trouvait le savant tant qu’il conservait le système erroné qui était la source des confusions les plus graves : Paulin Paris estime toujours que les romans en prose sont antérieurs aux romans en vers, que Chrétien de Troyes a puisé dans un vieux fonds romanesque en prose à la demande de ses puissants protecteurs. Rendant compte de l’édition de Carduino par Pio Rajna, qui soutient une opinion contraire, Paulin Paris expose l’essentiel de sa thèse :
Les premiers ouvrages français connus sous le nom général de Romans de la Table Ronde, le Merlin, l'Artus, les deux parties du Lancelot et le Tristan, ont été la source abondante où puisèrent longtemps, pour les imiter ou en remanier des parties détachées, les trouveurs français, les rimers anglais, et les trovatori italiens. Crestien de Troies paraît avoir le premier frayé cette voie. Encouragé par des princes et des princesses qui possédaient des exemplaires de ces beaux romans et qui les avaient mis à sa disposition, il en tira la matière de plusieurs poèmes, heureusement choisis et agréablement écrits. [7]
C’est cette perspective faussée qui rend caduque toute la construction échafaudée par Paulin Paris et qui l’empêche d’aboutir à une position satisfaisante.
L’intérêt de Gaston Paris pour la matière de Bretagne obéit à de tout autres considérations que celles de son père. Chez lui, ce n’est plus l’intérêt littéraire qui est premier, mais la valeur historique, documentaire, de ces textes ; il souhaite, certes, voir le public apprécier ces oeuvres et en tirer des jouissances littéraires, mais, à ses yeux, cela ne saurait être que le résultat d’un long travail préalable fourni par la critique scientifique des textes. Assurément, le ton est à l’austérité. En outre, Gaston Paris ne partage pas l’engouement de son père pour ces oeuvres qu’il qualifie de « compositions factices » et dont il oppose l’esprit de caste aristocratique, raffiné mais bizarre et conventionnel, à l’esprit plus réaliste et surtout plus patriotique des poèmes épiques. En fin de compte, ces romans donnent une image dénaturée du « vrai » Moyen Age :
...ils ont été les ancêtres de tous les romans idéalistes qui les ont suivis, en même temps qu'ils ont contribué, plus que toute chose, à entourer le moyen âge de cette auréole de galanterie et de chevalerie aventureuse sous laquelle ses traits véritables ont été parfois méconnus. [8]
On comprend dès lors le programme qu’allait se donner, sous la houlette de Gaston Paris et de Paul Meyer, la nouvelle école qui se distinguait par son exigence d’esprit critique : il fallait forger d’abord un outil pour l’étude véritablement scientifique des anciens textes et publier les oeuvres du passé avant d’entreprendre des travaux de synthèse ; et il fallait, conjointement, former peu à peu un public éclairé, opérer un tri dans l’héritage laissé par les générations d’érudits précédentes, celles des Raynouard, des Fauriel, des Paulin Paris, et faire connaître les avancées nouvelles en rendant compte avec soin des travaux publiés à l’étranger.
Avant de juger l’apport personnel de Gaston Paris à ce vaste programme, il est bon de tracer succinctement un tableau général des études arthuriennes de 1860 à 1914.
Etant donné l’ampleur de la matière, nous laisserons ici de côté les études tristaniennes qui forment un sous-ensemble doté d’une problématique et d’un rythme d’évolution propres, distincts des romans de la Table Ronde, bien que participant, évidemment, à l’univers arthurien. Relevons simplement que les études tristaniennes, languissantes jusque-là, prennent un soudain et brillant essor en 1886, où la Romania leur consacre plusieurs articles, qui présentent les résultats des travaux des élèves de Gaston Paris participant à sa fameuse conférence du dimanche, durant l’année 1885-1886. Nous y trouvons des noms qui demeureront illustres dans le domaine tristanien : Bédier, Muret, Löseth pour ne citer que les plus importants. Le branle est donné et les fruits de cette activité seront les éditions publiées à partir de 1900 : celles de Bédier, entre 1900 et 1907, avec, d’abord, la reconstitution de la légende[9], ensuite, l’édition pour la SATF de Thomas (précédée, en 1900, d’un “spécimen d’essai de reconstruction conjecturale”[10]), et enfin l’édition pour la SATF des deux Folies Tristan ; et celles de Muret : la version de Béroul pour la SATF en 1903, pour les CFMA en 1913.
Dans le domaine de l’édition de textes, la matière de Bretagne fut longtemps le parent pauvre. La grande affaire, à partir du rapport de Fortoul à Napoléon III en 1855, était le Recueil des anciens poètes de la France. Cette vaste entreprise - une collection d’environ quarante volumes de 60.000 vers chacun - aboutit, plus modestement, à la publication de dix volumes de chansons de geste , de 1859 à 1870, sous la direction de Guessard. Quant aux romans de la Table Ronde, les seules parutions à signaler sont celles du Chevalier de la Charrette par P. Tarbé en 1849, du Bel Inconnu par Hippeau en 1860 et des oeuvres de Raoul de Houdenc dans la décennie 1860-1870 (La Vengeance Raguidel par Hippeau, en 1862, et Méraugis de Portlesguez par Michelant, en 1869). Glencross constate que :
...le travail de Tarbé constitue la première et la seule édition d'un roman de Chrétien de Troyes publiée en France pendant la période qui va de 1800 à 1860. La méconnaissance des oeuvres de Chrétien surtout lorsqu'on pense au succès relatif d'un roman comme le Jaufre provençal montre combien le choix des textes portés à la connaissance du public reste aléatoire et imprévisible.[11]
Il y eut néanmoins durant la même décennie les publications de Potvin consacrées à Chrétien de Troyes : d’abord une étude des manuscrits[12], puis la publication, en six volumes, du Perceval(comprenant le Perlesvaus, le roman de Chrétien et les continuations en vers, sauf celle de Gerbert dont il n’est donné que des extraits)[13]. Mais les travaux d’érudition du critique et dramaturge belge ne furent guère appréciés des savants romanistes, comme en témoigne la brève notice nécrologique parue en 1902 dans la Romania.[14]
Bien différent fut l’accueil réservé à la publication des oeuvres de Chrétien de Troyes par Wendelin Förster. Une édition complète des oeuvres de l’auteur champenois avait été annoncée par M. Michelant, collaborateur de Guessard en 1859 pour le Recueil des anciens poètes de la France et conservateur des manuscrits à la Bibliothèque Nationale de 1875 à 1886 ; copiste infatigable, il avait transcrit, avant 1860, la totalité des poèmes de Chrétien de Troies, mais il ne put mener à bien son entreprise. Paul Meyer porte sur son activité d’éditeur un jugement mitigé :
Michelant avait, dès les premiers temps de sa carrière scientifique, une préparation générale que personne, en France, ne possédait au même degré. Mais il ne sut pas tirer de cet avantage tout le parti qu'un homme plus ambitieux de bien faire et plus ardent aux recherches en eût tiré. Aussi, parmi ses nombreuses publications, n'en cite-t-on aucune qu'on puisse dire définitive.[15]
Lors de la publication du Cligès par W. Förster, chez Niemeyer à Halle, en 1884, Gaston Paris salua avec chaleur la qualité du travail accompli par le savant allemand, tout en regrettant avec amertume que l’oeuvre du plus célèbre des poètes du XII° s. soit exhumée par des étrangers ; ce n’est pas à eux d’ailleurs qu’il s’en prend, mais à l’incurie de ses compatriotes :
La plupart des manuscrits de Chrétien sont en France, et si nous n'avons pas eu le courage de les copier ou le talent de les éditer, nous serions mal venus à exprimer à l'étranger qui le fait à notre place un autre sentiment que celui de la reconnaissance.[16]
Cligès était alors le seul des poèmes de Chrétien de Troyes à n’avoir encore été jamais publié. Gaston Paris relève que les éditions partielles antérieures des oeuvres du romancier étaient déjà dues à des étrangers :
Un Hollandais a publié la Charete, un Allemand Erec, un autre le Chevalier au lion, un Belge Perceval. Deux poèmes, le Chevalier au lion et la Charete, ont été publiés également, mais fort inférieurement, par des Français.[17]
Après Cligès, en 1884, parurent avec régularité deux autres volumes : Ivain (1887) et Erec (1890), auxquels ne manquèrent pas les éloges du maître français. En 1899, la publication simultanée, en un gros volume de 700 pages, de Lancelot et de Guillaume d’Angleterre (sans doute pour marquer la volonté de rattacher ce roman - controversé - aux oeuvres authentiques de Chrétien) suscita une présentation dans laquelle Gaston Paris renouvelle son admiration pour le travail philologique de l’éditeur allemand, mais constate les désaccords sur le plan de l’histoire littéraire, en particulier sur l’hypothèse anglo-normande relative à la transmission de la matière de Bretagne, soutenue par Gaston Paris et contestée par le savant de Bonn. La polémique devait se poursuivre, après la mort de Gaston Paris, à propos d’une édition séparée, en 1911, du Guillaume d’Angleterre,[18] alors que W. Förster refuse d’intégrer Philomena parmi les oeuvres du maître champenois, l’écartant de son projet de Glossaire de toutes les oeuvres de Chrétien.[19] C’est en 1884 que Gaston Paris avait découvert dans l'Ovide moralisé une traduction de la fable ovidienne de Philomèle, Progné et Térée, où il crut reconnaître le poème perdu de Chrétien de Troyes la Muance de la Hupe de l'Aronde et del Rossignol. Dans l’édition critique de cette oeuvre qu’il donna en 1909, C. de Boer avait abouti à la conclusion que Philomena était bien l’oeuvre de Chrétien, et qu’elle constituait la plus ancienne des oeuvres connues du romancier champenois.
Quant au Perceval, W. Förster ne se chargea pas de son édition, qui fut confiée à un autre philologue allemand, M. Baist. Ce dernier choisit de se fonder sur le ms. 794, choix qui fut critiqué, et c’est l’édition d’Alfons Hilka, en 1932, qui forma le tome V de l’édition des oeuvres complètes par Förster.
Dans le domaine des romans en prose, nous relèverons brièvement l’édition de Hucher, parue en 3 volumes, de 1875 à 1878 sous le titre de : Le Saint Graal ou le Joseph d’Arimathie, qui contient dans le tome I la version en prose du Joseph de Robert de Boron et le Didot-Perceval et dans les tomes II et III l’Estoire del Saint Graal, la première branche du Lancelot. On discerne par là-même l’un des problèmes qui se posait à l’époque, celui de la distinction entre le cycle issu de Robert de Boron et le cycle de la Vulgate. L’autre version du Perceval en prose, le manuscrit de Modène, fut publié en 1909 par miss Jessie L. Weston, tandis qu’une édition projetée par Gaston Paris et G. Camus ne vit jamais le jour.[20] En 1881, Georg Weidner avait édité le Joseph en prose de Robert de Boron ; il s’opposait à l’opinion de M. Hucher, pour qui le poème en vers serait fait sur la prose, mais Gaston Paris lui reprochera, dans son compte-rendu, de vouloir compliquer les choses en ne se rangeant pas simplement à l’opinion contraire, soutenue par Paulin Paris, Zarncke et Birch-Hirschfeld.[21]
Quant au vaste corpus du Lancelot-Graal, les cinq volumes de Paulin Paris consacrés aux Romans de la Table Ronde [22] en avaient déjà fourni une copieuse analyse, mais il fallut attendre l’édition d’Oskar Sommer dont les sept volumes s’étalèrent de 1909 à 1913 pour en avoir une version d’ensemble.[23]
Il convient enfin de signaler la traduction des contes gallois des Mabinogion par Joseph Loth, en 1889, qui venait alimenter les débats érudits autour de l’étude des romans bretons.[24]
La part prise par Gaston Paris dans cette activité d’édition des oeuvres relatives au cycle arthurien consiste essentiellement dans la publication, avec Jacob Ulrich, ancien élève de Gaston Paris et de Paul Meyer et professeur de langues romanes à l'université de Zurich, du fameux Huth-Merlin.[25] D’après Paul Meyer, l’apport d’Ulrich à cette oeuvre se limita à la copie du texte, tout le reste étant dû à Gaston Paris.[26] Le manuscrit, qui avait appartenu au fameux M. Du Cange puis au comte de Corbière, ministre de Charles X, était devenu la possession d’un amateur de Londres, M. Huth, qui avait eu l’intention de le publier. Le projet avorta et son fils, Alfred Huth, qui avait hérité du manuscrit de son père, en autorisa et favorisa l’impression. La seconde partie du manuscrit offre, aux dires des éditeurs, une importance considérable pour l'histoire littéraire des romans en prose de la Table Ronde, car le ms. Huth présente une suite du Merlin de Robert de Boron toute différente de celle de la Vulgate. Cette publication fut donc l’occasion pour Gaston Paris de préciser sa pensée sur les rapports complexes tissés entre le cycle de Robert de Boron et le cycle de la Vulgate.
Si Gaston Paris ne mena pas à terme d’autre édition majeure parmi les romans de la Table Ronde, il contribua largement aux études arthuriennes, prenant ainsi le relais de son père, par une série de deux articles publiés dans la Romania en 1881[27] et en 1883[28], puis par une présentation des romans en vers de la Table Ronde dans l’Histoire littéraire de la France en 1888, qui constitue un véritable livre.[29] La même année, il compléta ses travaux sur le Lancelot par une étude consacrée au Bel Inconnu.[30] On peut donc dire que cette année 1886, qui vit à la fois la publication du Merlin, une importante série d’études sur la légende de Tristan et l’article sur le Bel Inconnu constitue une sorte de culmination dans l’activité arthurienne de Gaston Paris.
Mais c’est surtout au travers de nombreux et parfois copieux comptes rendus que Gaston Paris accompagne l’essor des études arthuriennes qui devient sensible durant la dernière décennie du XIX° s. et qui prendra un élan nouveau au début du XX° s. Sans prétendre ici à l’exhaustivité, nous évoquerons rapidement les deux domaines où se déploie cet essor : les études générales sur les romans de la Table Ronde et celles consacrées plus précisément à la légende du Graal.
Les études générales de Paulin et de Gaston Paris sur les romans de la Table Ronde connurent un premier approfondissement, dans les années quatre-vingt-dix, dans les travaux de Joseph Loth et dans ceux de Ferdinand Lot consacrés à l’origine des romans arthuriens, en se fondant en particulier sur l’étude des noms propres qui s’y rencontrent. Ces recherches furent animées par la polémique suscitée par les travaux de Zimmer, partisan déclaré de la source armoricaine, et non galloise, des romans bretons.
Mais Gaston Paris lui-même avait auparavant consacré quelques comptes rendus à des études portant sur des points particuliers de la recherche arthurienne. En 1881, il signale une étude de P. Märtens sur la légende de Lancelot comme marquant un pas important dans l’étude des romans en prose de la Table Ronde[31]. Deux ans plus tard, il présente avec intérêt trois dissertations d’Arthur de La Borderie sur les origines de l’épopée bretonne ; les deux premières traitaient des rapports de Nennius et de Geoffroi de Monmouth[32], la troisième abordait la question des prophéties de Merlin[33]. Gaston Paris marque son accord avec M. de La Borderie à propos de la provenance galloise et non bretonne de ce qu’il nomme les “fables de Gaufrei”[34] : il se démarque ainsi des thèses armoricaines soutenues un temps par le comte de La Villemarqué. Enfin, la même année 1883, il présente la thèse de Martha Carey Thomas, soutenue à Zurich, et dont l’objet est le poème anglais sur Gauvain et le Vert Chevalier , « le joyau de la poésie narrative anglaise du moyen âge » selon les termes de Gaston Paris.[35] Ce poème retient en particulier l’attention du savant français par le fait qu’il présente une version du « jeu du décapité », qui se retrouve dans de nombreuses autres oeuvres parmi les romans de la Table Ronde.
Mais, durant le dernier quart du XIX° s., c’est surtout la question du graal qui va stimuler la recherche, en particulier dans les pays germaniques et anglo-saxons, et Gaston Paris rendra compte avec soin de la progression des études en ce domaine.
Le numéro 9 de la Romania annonce une étude de M. Ernst Martin sur la légende du Graal. En passant, on cite un travail, paru trois ans plus tôt à Kiev, de M. Nicolas Dachkevitch et l’on annonce qu’il prépare un grand travail sur Merlin.[36] Le compte rendu de l’ouvrage de M. Martin par Gaston Paris le situe en contrepoint aux opinions admises par d’autres spécialistes allemands de la question, MM. Zarncke et Birch-Hirschfeld, qui faisaient alors autorité. Ernst Martin défend la thèse purement celtique de l’origine du graal, sans aucun caractère chrétien. La position du critique est nuancée, semblant approuver M. Martin, mais avec réserves :
Il y a incontestablement du vrai dans le système de M.M., les savants qu'il contredit n'ayant jamais pu expliquer le lien qui existe entre la légende, supposée ecclésiastique, du saint graal et les contes arthuriens ; mais il y a aussi à sa manière de comprendre de graves objections, qu'il ne semble pas avoir toutes vues.[37]
Un pas décisif est franchi en 1889, avec le compte rendu du livre d’Alfred Nutt, où l’origine celtique de la légende est affirmée de manière catégorique :
Le livre de M. Nutt supplante comme information le livre de M. Birch-Hirschfeld (Die Sage vom Gral, Leipzig, 1877), et il détruit le système de ce savant sur l'origine des récits relatifs "au saint graal". Le grand mérite du nouveau livre, c'est de mettre hors de doute l'origine celtique d'une grande partie des éléments qui figurent dans les romans du saint graal, et de démontrer l'erreur de ceux qui, dans ces romans, regardent comme primitif l'élément chrétien, qui est au contraire récent et purement littéraire.[38]
Gaston Paris reproche simplement à M. Nutt son manque d’information sur l’état des études en France, et en particulier de n’avoir pas discerné la vraie place du Perlesvaus dans l’ensemble du cycle. En 1890, un nouveau protagoniste entre en lice : il s’agit de M. Zimmer, qui rend compte des études de Gaston Paris sur les romans de la Table Ronde et de celle de M. Nutt sur la légende du Graal. Il rejoint leurs positions à propos de l’origine celtique de la légende, se distinguant des positions de MM. Förster et Golther, mais il est partisan de la provenance armoricaine et non galloise de la matière de Bretagne. Ernest Muret, qui présente dans la Romania les positions de M. Zimmer, avance une troisième hypothèse, celle d’une origine cornique :
Ces noms propres, qui ne sauraient être gallois et qui peuvent être bretons, ne pourraient-ils pas être aussi bie corniques, et les romans français ne nous auraient-ils pas conservé des traditions arthuriennes de Cornouailles ? D'autres indices feraient supposer que le Devonshire, où se sont de bonne heure mêlés des Celtes, des Saxons et des Français, a été le centre de propagation des légendes d'Arthur et de Tristan.[39]
M. Nutt, enfin, répond en 1891 aux critiques qui lui sont adressées par MM. Zimmer, Golther et Förster. Gaston Paris regrette à nouveau l’absence de prise en considération du Perlesvauspar le celtisant, mais partage son souhait d’une étude systématique de l’onomastique arthurienne. Il rappelle que ce projet avait reçu un début d’exécution dans la thèse d’un jeune docteur de Greifswald, M. Fritz Seiffert, mais qu’il était demeuré à l’état d’ébauche.[40]
On voit donc se nouer, à l’orée des années quatre-vingt-dix, un double débat d’importance majeure, puisqu’il touche aux deux aspects que prendra, durant de longues décennies, la question des origines : la source - chrétienne ou celtique - de la légende du Graal, et la transmission - armoricaine ou galloise, voire cornique - de la matière de Bretagne. Dans ce débat, on voit Gaston Paris affermir sa position en faveur de l’origine celtique et de la provenance galloise au fur et à mesure que des travaux étrangers viennent apporter des éléments de connaissance ; mais il s’engage avec prudence sur ce terrain, attendant des travaux ultérieurs la confirmation des thèses qu’il soutient.
Quelques années plus tard, Gaston Paris se trouve engagé dans d’autres domaines que la matière arthurienne, et il salue avec chaleur les travaux de Gottfried Baist, qui apportent des lumières nouvelles sur les écrits de Guillaume de Malmesbury et de Geoffroi de Monmouth :
J'accueille avec une grande joie cette contribution nouvelle à l'étude, si activement reprise de différents côtés, de la "matière de Bretagne", qui se produit en même temps que celle de M. Ferdinand Lot dans notre recueil. "Mes résultats, dit M. Baist, je dois le dire d'avance, ne s'accordent pas avec les assertions de M. Zimmer. Mon étude se rencontrera souvent sans doute avec celle que G. Paris a annoncée sur le même sujet ; je ne crois pas cependant faire quelque chose de superflu si malgré cette prévision je prends la parole." M.B. a bien raison, et j'aurais été très fâché qu'il se fût abstenu par cette considération. D'une part je suis engagé actuellement dans des travaux tout autres, et je ne sais quand je reviendrai à ces recherches ; d'autre part et surtout il y apporte, outre sa pénétration et ses vues personnelles, des informations que j'aurais eu beaucoup de peine à me procurer. C'est ainsi que, pour le sujet de son premier numéro, Guillaume de Malmesbury, j'avais remis à m'en occuper jusqu'au jour où j'aurais pu étudier en Angleterre diverses questions pour la solution desquelles les éléments me faisaient défaut. Il en est de même pour ce qui concerne Layamon, sur lequel mes notes, prises il y a longtemps, sont fort incomplètes. Je suis donc très reconnaissant à M.B., et pour la science et pour moi-même, de faire ce que je n'aurais fait ni si tôt ni sans doute si bien. [41]
Ces paroles sonnent un peu comme un adieu du maître parisien aux études arthuriennes. Il donnera encore, en 1902, une étude sur Cligès dans le Journal des Savants[42], peu avant que la mort ne l’emporte, le 5 mars 1903.
Ainsi, parmi les trois cycles constitués autour des trois grandes figures royales de référence du Moyen Age littéraire français - Alexandre, Arthur et Charlemagne - deux connurent les honneurs d’une synthèse de la part des deux directeurs de la Romania : Gaston Paris avec son Histoire de Charlemagne[43], et Paul Meyer, dont les laborieuses études sur la geste d’Alexandre aboutirent à un gros ouvrage en deux volumes intitulé Alexandre le Grand dans la littérature française du Moyen Age.[44] Mais les romans de la Table Ronde, s’ils donnèrent lieu aux nombreuses analyses et études de Gaston Paris que nous avons relevées, ne firent pas l’objet d’une véritable synthèse. Sans doute, la matière de Bretagne présentait-elle des difficultés particulières et une extension qui rendait la tâche spécialement ardue ; en outre, l’état des publications de textes en ce domaine du vivant de Gaston Paris n’était pas encore suffisamment avancé pour permettre de soutenir avec sûreté des vues générales. Toujours est-il que Gaston Paris, sans établir sur ce terrain un socle aussi achevé que dans le domaine des chansons de geste, fournit des bases aux avancées futures. Par ses études sur la légende de Lancelot, il établit définitivement la chronologie relative des romans en prose et des romans en vers, démontrant l’antériorité de la Charrette de Chrétien de Troyes sur le Lancelot en prose; il déblayait en quelque sorte le terrain, permettant à un Ferdinand Lot d’aller plus avant et de consacrer sa thèse à l’architecture d’ensemble du Lancelot-Graal. En consacrant plusieurs années ses séminaires du dimanche matin à la légende de Tristan, il stimula les vocations et permit ainsi à un Joseph Bédier de s’illustrer bientôt par ses propres travaux dans ce domaine. Enfin, le soutien apporté par Gaston Paris aux thèses des celtisants sur les origines de la légende du Graal et la conception qu’il se fait du Graal lui-même préfigurent des positions devenues communes depuis les travaux d’un Jean Marx ou d’un Jean Frappier, mais qui l’étaient beaucoup moins encore durant la première moitié de notre siècle.
Charles RIDOUX
Universitéde Valenciennes
[1] Glencross Michael James, Un thème médiéval dans le romantisme francais : la « matière de Bretagne » dans la critique littéraire et dans l'érudition de 1800 à 1860, Thèse de doctorat d'Université présentée à l'Université Stendhal de Grenoble, oct. 1990, dactyl.
[2] Meyer Paul, « Les Enfances Gauvain. Fragments d'un poème perdu », Romania, t. 39, 1910, p. 1.
[3] Paris Gaston, « Paulin Paris et la litttérature française du Moyen Age. Leçon d'ouverture du cours de langue et littérature françaises du Moyen Age au Collège de France, le jeudi 8 décembre 1881 », Romania, t. 11 , 1882, pp. 1-21.
[5] Wallon Henri, « Notice sur la vie et les ouvrages de M. Paulin Paris », Eloges académiques, t. 2, Paris, Hachette, 1882, pp. 289-361.
[6] Paris Gastonet Ulrich Jacob, Merlin. Roman en prose du XIII° s., publié d'après le ms. appartenant à M. Alfred Huth, 2 vol., Paris, Didot, 1886.
[7] Paris Paulin, cr : I cantari di Carduino, publ. par Pio Rajna, Bologne, Romagnoli, 1873 - Romania., t. 4, 1875, pp. 137-144.
[8] Paris Gaston, « Paulin Paris et la litttérature française du Moyen Age. Leçon d'ouverture du cours de langue et littérature françaises du Moyen Age au Collège de France, le jeudi 8 décembre 1881 » Romania, t. 11, 1882, pp. 1-21.
[9] Le Roman de Tristan renouvelé par Joseph Bédier, Paris, 1900.
[10] Bédier Jospeh, Specimen d'un essai de reconstruction conjecturale du Tristan de Thomas, Halle, 1900.
[12] Potvin Charles, Bibliographie de Chrestien de Troyes. Comparaison des manuscrits de Perceval, Bruxelles, 1863.
[13] Perceval le Gallois ou le Conte du Graal, publ. par Charles Potvin, 6 vol., Mons, 1866-71.
[14] Romania, t. 31, 1902, p. 467.
[15] Meyer Paul, Romania, t. 19, 1890, pp. 489-490.
[16] Paris Gaston, c-r : Christian von Troyes samtliche Werke. 1. Cliges, hgg von W. Förster, Halle, Niemeyer, 1884. – Romania, t. 13, 1884, pp. 441-446.
[18] Smirnov A., cr : Wilhelm von England(Guillaume d'Angleterre), ein Abenteuerroman von Kristian von Troyes, hgg. von W. Förster, Halle, Niemeyer,1911. – Romania, t. 42 1913, pp. 282-287.
[19] De Boer C., « Chrétien de Troyes auteur de Philomena », Romania, t. 41, 1912, pp. 94-100.
[20]Bulletin SATF, 1890, p. 74 et 1891, pp. 35 et 55.
[21] Paris Gaston, Der Prosaroman von Joseph von Arimathia, hgg. v. Georg Waidner, Oppeln, Franck, 1881. – Romania, t. 10 , 1881, pp. 599-601.
[22] Paris Paulin, Les Romans de la Table Ronde..., Paris, 1868-75, 5 vol.
[23] The vulgate version of Arthurian romances, ed. by H. Oskar Sommer, Washington, the Carnegie Institution, 7 vol., 1909-13.
[24] Les Mabinogion, traduits par J. Loth, 2 vol., Paris, Thorin, 1889.
[25] Merlin, roman en proise du XIII° s., publié... par Gaston Paris et Jacob Ulrich, Paris, Didot, 1886 (SATF).
[26] Meyer Paul, Romania, t. 35, 1906, pp. 624-625.
[27] Paris Gaston, « Etudes sur les romans de la Table Ronde », Romania, t. 10 , 1881, pp. 465-496.
[28] Paris Gaston, « Etudes sur les romans de la Table Ronde », Romania, t. 12 , 1883, pp. 459-534.
[29][29] Paris Gaston, « Romans en vers du cycle de la Table Ronde, Histoire Littéraire de la France, t. XXX, 1888 , pp. 1-270.
[30] Paris Gaston, « Etudes sur les romans de la Table Ronde. Guinglain ou le Bel Inconnu », Romania, t. 15, 1886, pp. 1-24.
[31] Paris Gaston : cr : Märtens P., « La Légende de Lancelot », Romanische Studien, XVIII, p. 557. – Romania, t. 10 , 1881, p. 307.
[32] L'Historia Britonum attribuée à Nennius et l'Historia Britannica avant Geoffroi de Monmouth, par Arthur de La Borderie, Paris, Champion, 1883.
[33] Les véritables prophéties de Merlin. Examen des poèmes bretons attribués à ce barde, par Arthur de La Borderie, Paris, Champion, 1883.
[34] Paris Gaston : cr : Romania, t. 12, 1883, pp. 367-376.
[35] Paris Gaston : cr : Syr Gawaine and the green Knight, by Martha Carey Thomas, Zürich, Füsch, 1883. – Romania, t. 12, 1883, pp. 376-380.
[36] Skazanie o sv. Gralie, izsliedovanie Nicolaia Dachkevitcha.
[37] Paris Gaston : cr : MARTIN Ernst, Zur Gralsage, Strasbourg, Trübner, 1880. – Romania, t. 9, 1880, p. 631.
[38] Paris Gaston : cr : Studies on the legend of the Holy Grail, with especial reference to the hypothesis of its Celtic origine, by Alfred Nutt, London, D. Nutt, 1888. – Romania, t. 18, 1889, pp. 588-590.
[39] Muret Ernest : cr : Göttingische Gelehrte Anzeigen, 1890, pp. 785-832. Histoire littéraire de la France. Tome XXX (Zimmer). – Romania, t. 20, 1891, p p. 365-366.
[40] Paris Gaston : cr : Revue Celtique, XII, 1891, pp. 181-228. Nutt, « Les derniers travaux allemands sur la légende du Saint-Graal ». – Romania, t. 20 , 1891, pp. 504-505.
[41] Paris Gaston : cr : Baist Gottfried, « Arthur und der Graal », Zeitschrift für romanische Philologie, t. 19, 1895, pp. 326-347. – Romania, t. 24, 895, pp. 609-611.
[42] Paris Gaston, « Cligès », Journal des Savants, 1902.
[43] Paris Gaston, Histoire poétique de Charlemagne, Paris, 1865.
[44]Meyer Paul, Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, Paris, 1886, 2 vol.
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