L’ère du médiévisme :
évolution des études médiévales
en France de 1860 à 1914
Conférence à l’Université de Vilnius (Juin 2000)
C’est un curieux sentiment qui m’habite au moment de m’adresser à vous, dans cette belle ville de Vilnius que j’ai eu le bonheur de découvrir il y a près de trente ans, alors que j’étais en train de préparer un mémoire de licence consacré à Dostoïevski et que je perfectionnais ma connaissance de la langue russe à l’Université de Moscou, où j’ai passé cinq mois grâce à une bourse attribuée par l’Université de Neuchâtel en Suisse. Tout alors m’incitait à poursuivre dans la voie d’études littéraires consacrées au monde slave ; au sortir du Gymnase de Neuchâtel, juste avant mon entrée à l’Université, j’avais rédigé un long mémoire sur l’évolution des thèmes métaphysiques chez Dostoïevski et j’avais entrepris l’apprentissage de la langue russe afin de lire dans le texte des auteurs qui m’étaient chers : outre les géants du XIXe siècle, comme Tolstoï et Dostoïevski, un auteur moins prisé en Occident mais qui me semble très typique de l’âme russe, Nicolaï Lesskov ; et également le grand maître du roman épique ou de l’épopée romanesque qu’est Soljénitsyne, dont le chef-d’œuvre - la fresque Krasnoïe Koleso, pourtant traduit en français sous le titre de la Roue Rouge - demeure trop peu connu d’un public occidental peu enclin à s’enquérir des raisons profondes et des modalités de la révolution russe et à méditer sur les causes de la plus grande, de la plus sanglante et de la plus longue tragédie dans l’histoire du XXe siècle qu’a constitué l’avènement du communisme en Russie et son extension à travers le monde. J’aurais donc dû venir, en tant que slavisant, vous parler du regard porté par un Français sur les littératures d’Europe orientale, puisque mon maître à l’Université de Neuchâtel, M. Locher, avait eu le mérite de me former non seulement à la langue russe, mais aussi de m’ouvrir aux littératures de la Pologne, de la Serbie et des pays baltes qu’il affectionnait tout particulièrement. C’est ainsi que, ayant eu le bonheur de lier amitié à l’Université de Moscou avec Antanas Andrijauskas, je connaissais déjà le nom de Christionas Donelaitis et je m’intéressais au Pan Tadeusz de Mickiewicz… mais j’ignorais alors l’œuvre de Čiurlionis dont la découverte fut pour moi un véritable éblouissement, et le demeure encore, trente ans après. Mais les circonstances de ma vie ont fait que le slavisant s’est mué en médiéviste, en partie sous l’influence des sémioticiens de l’école de Tartu et des travaux de Iouri Lotman sur la culture du Moyen Age, en partie aussi, sans doute, du fait d’une profonde affinité avec cette période de l’histoire qui présente la singularité d’être la dernière civilisation traditionnelle en Occident avant l’entrée dans les Temps modernes. Et, parmi les nombreux et savants confrères français qui oeuvrent à l’étude de notre littérature médiévale, j’ai trouvé ma place en tant qu’historien de cette discipline qui, ayant déjà fait l’objet de maintes études au long des XVIIIe et XIXe siècles, est devenue vraiment scientifique avec l’apparition d’une génération de savants qui ont fait irruption sur la scène durant le Second Empire, au début des années 1860 et qui, en une cinquantaine d’années, jusqu’à la Grande Guerre, ont édifié une œuvre considérable qui marque une époque que l’on peut qualifier, me semble-t-il, comme « l’ère du médiévisme ».
Le vœu avait été émis, il y a plus de soixante ans, par Joseph Bédier et réitéré vingt ans après par Jacques Monfrin, alors directeur de l’Ecole des Chartes, que soit présentée une vue d’ensemble de l’activité des romanistes français depuis la fondation de la revue Romania par Gaston Paris et Paul Meyer en 1872. Je me suis efforcé d’éclairer l’activité, l’œuvre et la personnalité de tous les spécialistes de la langue et de la littérature du Moyen Age en les situant dans le cadre institutionnel et dans l’ambiance intellectuelle de leur époque. La période traitée, qui couvre toute l’activité scientifique des deux grands maîtres que furent Gaston Paris et Paul Meyer, correspond à un effort pour doter cette discipline de règles et d’instruments de travail adaptés aux exigences de l’époque, à un essor considérable des éditions de textes et des études consacrées aux œuvres léguées par le Moyen Age, enfin à une volonté tenace d’ancrer cette activité dans les diverses institutions de l’enseignement supérieur en France. Cette période peut se définir comme étant celle du « médiévisme ». J’entends par là la synthèse de trois éléments qui ont fusionné durant ce demi-siècle, permettant l’émergence puis l’expansion de ce que l’on peut nommer une nouvelle école de philologie romane. Ces trois éléments sont constitués par une méthode s’appliquant à un objet dans le cadre d’une configuration institutionnelle particulière. La méthode est le fruit de la synthèse opérée par un groupe de jeunes gens sortis de l’Ecole des chartes au début des années 1860, qui s’inspirent à la fois des travaux de l’érudition française de la première moitié du XIXe siècle et des progrès de la science allemande en matière de philologie et de grammaire comparée. L’objet auquel sera appliqué cette méthode, c’est tout l’héritage littéraire de la France médiévale que ces jeunes savants sont désolés de voir abandonné, faute de qualification, à des savants de provenance étrangère. Quant à la configuration institutionnelle, elle se caractérise par une sorte de répugnance de l’Université de cette époque, attachée à la rhétorique classique, pour des études qui paraissent trop arides et trop spécialisées. Face à cette résistance du bastion universitaire, les romanistes auront recours à une sorte de stratégie de contournement.
En effet, un des traits les plus frappants de la période considérée, c’est l’investissement par une nouvelle génération d’érudits de toute une série d’institutions savantes préexistantes, accompagné de la création d’organes spécifiques, voire d’institutions nouvelles. C’est tout un réseau de liens qui se tissent entre le Collège de France, l’Ecole des chartes et l’Ecole des Hautes Etudes où vont enseigner Gaston Paris et Paul Meyer, englobant également l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et la Commission de l’Histoire littéraire de la France, mais étendant aussi des ramifications parmi le réseau des historiens regroupés autour de Gabriel Monod dans la Revue historique et dans toute une série de sociétés savantes. La fondation de revues, telles que la Revue critique, puis la Romania, et d’associations comme la Société des anciens textes français ou la Société linguistique de Paris offre à la nouvelle école les moyens de communication dont elle a besoin, tandis que la recherche spécialisée dans des domaines comme la dialectologie et le folklore donnera naissance également à d’autres organes spécifiques. Si, dans les premières décennies de notre période, la stratégie des romanistes français semble contourner la citadelle universitaire fidèle à la rhétorique classique, la constitution de la nouvelle Sorbonne verra le triomphe de la nouvelle école et sa pénétration en force dans le monde universitaire gagné aux idéaux de la méthode historique. Trois institutions, notamment, sont à mettre en valeur : l’Ecole des chartes, où Paul Meyer enseignera de 1869 à 1915 et dont il deviendra le directeur en 1882, à la mort de Jules Quicherat, le Collège de France et l’Ecole des Hautes Etudes, les deux bastions de Gaston Paris que ce dernier nommera plaisamment sa « grande église » et sa « petite chapelle ». A cela s’ajoutent les prestiges de l’Institut, avec l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres où siègent les représentants les plus distingués de la nouvelle école et l’Académie française qui vient couronner l’essor de la philologie romane en élisant, en 1896 , Gaston Paris au fauteuil de Pasteur. L’Université connaît, surtout à partir de 1880, une véritable mutation qui aboutit à la création de la nouvelle Sorbonne, mais aussi à celle de l’Institut catholique de Paris ; les médiévistes, en particulier Gaston Paris et Ferdinand Lot, mais aussi les linguistes avec Michel Bréal, se préoccuperont des destinées de l ’enseignement supérieur en France et prendront une part plus ou moins grande à ces réformes dont les maîtres d’oeuvre seront cependant des historiens, tels Gabriel Monod, Charles-Victor Langlois et Seignobos. Enfin, les bibliothèques connaissent également d’importantes restructurations, allant dans le sens d’une professionnalisation accrue, et un immense travail de catalogage s’effectue alors sous la direction avisée de Léopold Deslisle qui « règne » sur la Bibliothèque nationale de 1874 à 1905. L’essor des études médiévales se manifeste durant toute cette période par la création et l’animation de nombreuses revues d’une haute tenue scientifique. Gaston Paris et Paul Meyer sont à l’origine de la création de la Revue Critique, en 1865, puis de la Romania qu’ils animeront ensemble à partir de 1872, dans une parfait entente entre les deux directeurs jusqu’à la mort de Gaston Paris, avant que Paul Meyer n’en confie la direction à Mario Roques en 1912. Avant la création de la Romania, la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, véhicule de l’esprit chartiste, avait été l’organe de prédilection des romanistes français. Il convient de souligner également le rôle essentiel de l’Histoire littéraire de la France, les érudits du XIXe siècle, ces « bénédictins laïcs », continuant l’œuvre des Bénédictins de Saint-Maur ; à la Commission de l’Histoire littéraire siègeront Victor Le Clerc, Paulin Paris, Littré et Renan, Barthélémy Hauréau, Gaston Paris, Léopold Delisle et Paul Meyer, qui contribueront à faire entrer la littérature médiévale en langue vulgaire dans un recueil qui, avant eux, avait traité surtout des auteurs latins. Pour sa part, Gaston Paris contribua, non sans peine, à sauver in extremis le Journal des Savants dont il fournit un historique mémorable. D’autres revues voient le jour, comme la Revue des Langues Romanes et les Annales du Midi, qui privilégient les études provençales, ou comme Le Moyen Age, qui apparaît en 1888. Mais les médiévistes participent également à la vie de revues ouvertes à un plus large public, comme la Revue des Deux Mondes, qu’affectionnent Gaston Paris et Joseph Bédier, ou les deux revues d’histoire rivales que sont la Revue des Questions historiques, foyer d’une mouvance catholique où se retrouvent les noms de Léon Gautier, Marius Sepet, Petit de Julleville, et la Revue historique de Gabriel Monod qui se réclame du nouvel esprit scientifique.
Dans le demi-siècle qui fait l’objet de mon étude, se détachent assez nettement trois périodes distinctes : les années 1860, où la nouvelle école a fait ses premiers pas, sans disposer encore de véritables moyens ; puis la longue période où les deux directeurs de la Romania ont œuvré de conserve, de 1872 à 1903, jusqu’à la mort de Gaston Paris ; enfin, une troisième période qui constitue le temps de la relève.
Quant à l’organisation de la matière à l’intérieur de ces trois parties, elle se posait de façon spécifique à chacune. Dans la première partie, je fus amené à mettre l’accent sur les fondements qui présidaient au nouvel esprit scientifique porté par la génération qui sortait de l’Ecole des chartes au début des années 1860 et qui allait connaître une grave crise de conscience lors des désastres de la guerre franco-prussienne de 1870 et de la Commune. J’ai tenté de mettre en valeur ici le double apport constitué par l’héritage de l’érudition française et par les méthodes de la science allemande ; j’ai montré que pour cette génération, en France comme en Allemagne ou dans les autres pays d’Europe, l’amour de la science et l’amour de la patrie étaient indissolublement liés; j’ai constaté enfin que, vis-à-vis de la littérature du Moyen Age, nos érudits avaient une approche que j’ai qualifiée de documentaire, cherchant dans les textes des documents relatifs à l’histoire des mœurs ou de la langue sans chercher à les comprendre selon des critères esthétiques spécifiques, correspondant au génie propre de la civilisation médiévale.
Un premier chapitre est consacré aux deux sources du médiévisme, à l’héritage de l’érudition française et à l’apport germanique, au « souffle nouveau venu d’Allemagne ». Deux générations d’érudits ont marqué, à partir de la Restauration, les études médiévales en France ; celle de Raynouard et de Fauriel qui, malgré des thèses erronées sur les origines des chansons de geste et du roman arthurien, ont le mérite d’introduire en France le comparatisme dans l’étude des langues romanes et de contribuer à l’avancement des études provençales ; et la génération de Guessard et de Paulin Paris, qui seront les formateurs des futurs maîtres de la nouvelle école d’après 1860, et qui contribuent largement aux progrès de l’édition avec le recueil des Anciens poètes de la France sous la direction de Guessard et au recensement des richesses avec les sept volumes des Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi de Paulin Paris. Quant à l’apport germanique, aussi bien Gaston Paris, qui séjourna deux ans en Allemagne et qui traduisit à son retour en France la Grammaire des langues romanes de F. Diez, que Paul Meyer qui consacre en 1874 et en 1875 deux importantes études sur les progrès de la philologie romane dans les divers pays européens, s’accordent à reconnaître F. Diez comme le fondateur de la philologie romane ; ce savant a eu le mérite d’appliquer aux langues romanes les méthodes employées par Bopp et par Grimm pour l’étude des langues germaniques et indo-européennes. Les romanistes français noueront des liens durables avec divers élèves de Diez, comme A. Tobler, qui enseignera à Berlin, A. Mussafia, professeur à Vienne, ou Ascoli, le fondateur des études de dialectologie en Italie ; ils s’inspireront également des revues allemandes, notamment du Jahrbuch für romanische und englische Literatur d’Ebert dans lequel les futurs directeurs de la Romania firent leurs premières armes. Mais les tenants de la nouvelle école, en particulier Gaston Paris et le linguiste Michel Bréal, iront surtout chercher en Allemagne un modèle d’organisation de l’enseignement supérieur qu’ils opposeront, avant et après le drame de 1870, au système universitaire français dont ils déplorent les insuffisances.
Comprendre avant de juger, telle a été ma démarche. Il m’a paru vain et inutile de faire d’emblée le procès de nos devanciers sous les chefs d’accusation, tant de fois lus et entendus, de « positivisme » et de « nationalisme ». Les romanistes français de la seconde moitié du XIXe siècle participent à ce qui fut « l’horizon » scientifique et idéologique de leur temps et il serait tout aussi incongru d’attendre d’eux qu’ils partagent les préjugés propres à la fin du XXe siècle que de demander à un savant contemporain de raisonner aujourd’hui comme le feront ses futurs confrères aux environs de l’année 2100... C’est un fait que la pensée positiviste a profondément marqué les études médiévales à l’époque où, précisément, elles ont aspiré à accéder à un statut scientifique, et, naturellement, ce cadre conceptuel a orienté nos études dans un certain sens, a limité notamment l’approche des textes médiévaux à un point de vue essentiellement historique, au détriment d’une prise en compte plus fine des spécificités propres à une esthétique médiévale à laquelle nous sommes certainement beaucoup plus sensibles que nos devanciers. Mais le socle solidement assis des méthodes d’établissement des textes qu’ils ont contribué à mettre en place au long de plusieurs décennies a certainement permis, par la suite, le déploiement d’interprétations littéraires au cours du XXe siècle sur des fondements sérieux plutôt que sur des données par trop fantaisistes. De même, il convient certainement d’y regarder à deux fois avant de taxer de « nationalisme » - avec l’exécration qu’entraîne de nos jours ce péché capital - l’amour de la patrie et des ancêtres qui anime alors la quasi totalité de ceux qui s’adonnent à ce genre d’études et qui s’efforcent de valoriser le patrimoine culturel de la France à travers les siècles.
Plutôt que de faire en bloc le procès, tranché par avance, d’une époque à laquelle, par ailleurs, nous devons tant, il m’a semblé préférable de me mettre à l’écoute de nos devanciers, d’essayer de comprendre leurs motivations et leurs engagements, de suivre au plus près les nombreux débats qu’ils menèrent dans le but d’approfondir la connaissance du passé littéraire de la France, de fixer les cadres de référence d’une histoire de la langue et de la littérature françaises du Moyen Age, de remettre au jour et à la disposition d’un large public cultivé les textes les plus attrayants de cette époque
Pour nos devanciers de la seconde moitié du XIXe siècle, amour de la patrie et amour de la science sont indissociables et l’héritage romantique unissant intérêt pour le Moyen Age et idéalisation de la poésie populaire aboutit chez les savants positivistes à une quête des origines et à l’affirmation d’une identité culturelle nationale. La génération de 1860 ressent comme un devoir de mettre en valeur l’héritage culturel national transmis par les générations passées et se désole de voir le patrimoine français, délaissé dans leur propre pays, être abandonné au zèle des érudits étrangers. Jamais d’ailleurs, le constat des faiblesses nationales ne tourne chez eux à une quelconque acrimonie à l’égard des étrangers : ce qu’ils réclament - dès avant l’effondrement de 1870 - c’est une réforme intellectuelle et morale de la part de leurs concitoyens, dont ils ressentiront encore la nécessité même après leur succès, lorsqu’ils constateront, avec une certaine amertume, l’écart entre leur audience parmi les étudiants de diverses nations et le faible intérêt porté à ces études par leurs compatriotes. Il convient de souligner que si les fondateurs du médiévisme en France furent portés par un vibrant amour de la patrie et de l’héritage national, ils ne tombèrent jamais dans un nationalisme agressif et chauvin et gardèrent toujours à l’esprit l’aspect d’universalité que renfermait pour ainsi dire en elle-même l ’étude de la philologie romane. Au-dessus même de la nation, Gaston Paris place la civilisation européenne, qu’il ressent comme une « patrie agrandie », et il reconnaît sans peine la dette que la littérature nationale doit aux sources les plus diverses, dont elle a su faire une magnifique synthèse. Et au-delà encore, il se réfère à une instance supérieure, qui est celle de la science, une sorte de grande patrie dont le principe fondateur est celui de la vérité pure.
Pour la deuxième période, de 1872 à 1903, j’ai partagé mon étude en deux grandes parties, la première consacrée à l’expansion de la nouvelle école, la seconde à l’examen de ses réalisations à travers les principaux genres de la littérature médiévale. Dans la seconde partie, j’ai mis l’accent sur les principaux débats qui agitèrent alors les critiques, notamment dans le domaine de la chanson de geste et dans celui de la littérature arthurienne qui constitue mon domaine de prédilection. Mais je me suis également beaucoup intéressé, et même attaché, aux hommes qui ont consacré le meilleur de leurs forces et de leur intelligence à ces études, et j’ai tâché de juger avec équité de leur apport personnel et de leur personnalité scientifique. Un chapitre présente, pour les principaux chefs de file du médiévisme, leur carrière, leurs ouvrages et un portrait de leur personnalité scientifique. Le rayonnement solaire de Gaston Paris et l’infatigable activité de Paul Meyer sont naturellement mis en valeur, mais une place est faite également à la personnalité attachante de Léon Gautier, trop souvent négligé. La génération de la relève est présentée autour des trois figures de Joseph Bédier, Mario Roques et Ferdinand Lot. Ce temps de la relève, après la disparition du maître incontesté, Gaston Paris, est marqué par des renouvellement et par des prolongements. L’étoile montante est alors Joseph Bédier qui publie durant cette période ses fameuses Légendes épiques, tandis qu’Edmond Faral se taille une place de choix dans l’étude des romans antiques. Les études sur le théâtre voient apparaître le nom de Gustave Cohen qui s’intéresse à la mise en scène, tandis que, dans le domaine de la poésie lyrique, on peut remarquer les études de Jean Beck sur la musique des troubadours, celles du critique russe Vladimir Chichmaref sur Guillaume de Machaut et les contributions de Pierre Champion sur François Villon, dans le prolongement des recherches d’Auguste Longnon et de Marcel Schwob. Enfin, on peut relever dans la recherche consacrée aux romans de la Table Ronde une approche moins historique et plus littéraire, qui apparaît nettement dans les articles de Gédéon Huet et dans les ouvrages de Jessie Weston.
Toute cette activité étalée durant un demi-siècle devait aboutir enfin, grâce à la multiplication d’ouvrages fondamentaux, à une indispensable synthèse des connaissances acquises : j’examine les grammaires, les dictionnaires, les histoires de la littérature qui paraissent alors. Enfin, j’ai présenté un tableau de l’expansion de la nouvelle école en Europe et en Amérique, mettant ainsi en valeur le rayonnement intellectuel qui fut celui de Gaston Paris auprès des romanistes de nombreux pays venus se former auprès du maître français à l’Ecole des Hautes Etudes.
Des sortes de monographies sont consacrées à certains sujets particuliers ; par exemple, aux problèmes de l’édition de textes et à la recherche des manuscrits : à ce propos, l’affaire des vols de manuscrits effectués par le sieur Libri et récupérés grâce à la ténacité de Paul Meyer et de Léopold Delisle se présente comme un véritable roman policier. C’est une autre monographie qui est consacrée à la grande aventure intellectuelle de l’Atlas de la France réalisé par Jules Gilliéron grâce au soutien de Gaston Paris et de Mario Roques. Une autre, enfin, traite de l’étonnante énigme du Barzaz-Breiz et du silence de son auteur, le comte Hersart de la Villemarqué, face aux critiques et aux accusations qui lui étaient faites d’avoir constitué un faux littéraire à la manière de l’Ossian de MacPherson. Les récents travaux de Donatien Laurent, spécialiste du folklore breton, sont venus en partie renouveler la question.
Une attention particulière a été prêtée àdeux champs annexes : la dialectologie et le folklore. Face aux irréversibles progrès de la société industrielle, une même nostalgie devant la dissolution de la vieille culture paysanne attise l’intérêt aussi bien pour les parlers ruraux que pour les coutumes ancestrales. Les études de dialectologie se caractériseront par une exigence de méthode et le recours aux enquêtes sur le terrain, aboutissant, au tournant du siècle, à la grande entreprise de Jules Gilliéron, l’Atlas linguistique de la France. Les principaux animateurs des études folkloriques en France seront Eugène Rolland, Paul Sébillot et Henry Gaidoz, autour de revues telles que Mélusine ou la Revue des traditions populaires. Il s’établit alors le sentiment d’une liaison forte entre le Moyen Age et le folklore, le Moyen Age apparaissant comme à l’origine d’une culture populaire, avec ses rites et ses mythes, que l’on oppose à la culture savante. Comme pendant aux études bretonnes, une section est consacrée à la Provence et au mouvement du Félibrige, créé en 1854 autour de Mistral, qui entretint des liens d’amitié avec Paul Meyer et Gaston Paris.
En conclusion de mes travaux, je voudrais souligner l’apport positif de cette ère du médiévisme dans plusieurs domaines importants. Parmi les « bons fruits » de la nouvelle école, il faut mettre d’abord comme un acquis digne d’être conservé l’esprit de rigueur qui a présidé au traitement des manuscrits et à l’édition des textes médiévaux. C’est là, me semble-t-il, le socle indispensable à de solides études ultérieures, qu’elles soient d’ordre historique ou esthétique, et les pères fondateurs de la nouvelle école l’ont bien compris, sacrifiant sans doute à cet esprit de rigueur un certain penchant à une forme d’expansion sentimentale ou romantique et un goût prononcé pour les idées générales – je pense ici surtout à Gaston Paris. Une âpre passion pour la collecte des manuscrits, la volonté de publier tout, si possible, mais surtout de publier bien, avec intelligence, ont permis de fonder une tradition éditoriale qui s’est poursuivie, de fait, durant tout le XXe siècle - et le grand mérite en revient certainement avant tout autre à Paul Meyer. Le souci d’inventorier, de classer, de mettre à la disposition du public savant les trésors renfermés dans les bibliothèques publiques fut l’œuvre de l’inlassable Léopold Delisle, continuée après lui par Henri Omont. En deuxième lieu, nous devons à cette ère du médiévisme la production d’une première synthèse des connaissances qui est le fruit d’une multitude de travaux partiels et que les générations précédentes d’érudits n’avaient pas réussi à édifier. Grammaires, dictionnaires, histoires de la langue et de la littérature, chrestomathies diverses permettent désormais l’étude de l’ancien français et de la littérature du Moyen Age de façon systématique, même si, dans chacun de ces domaines, des progrès sensibles sont encore à réaliser, tant sur le plan de la méthode qu’en ce qui concerne le contenu des connaissances. Mais, là encore, un socle est posé, sur lequel s’appuieront les travaux des générations postérieures à 1914. En troisième lieu enfin, sans entrer dans le détail des discussions propres à chacun des genres littéraires qu’ils ont abordé, nous sommes redevables aux érudits de cette époque d’avoir débroussaillé le terrain, d’avoir dégagé dans le « maquis textuel » des chansons de geste, des romans arthuriens, du théâtre religieux par exemple, les grandes lignes de force, d’avoir en quelque sorte façonné le paysage des grands genres littéraires, permettant ainsi l’essor de futurs débats sur une base tant soit peu raisonnable.
Si le monde de l’érudition conserve une dette incontestable aux romanistes de cette époque, on peut en revanche déplorer que les attentes d’un public cultivé plus vaste n’aient guère été satisfaites, alors qu’une approche plus généreuse, moins tatillonne, aurait peut-être permis de ressourcer dès cette époque dans les traditions médiévales une inspiration littéraire qui aspirait à puiser un renouveau dans les traditions médiévales. En effet, l’un des grands torts, à mes yeux, de la nouvelle école, fut de renforcer la coupure entre érudits et public cultivé. C’est là une grave question, qui a pesé sur les destinées de la philologie romane en France. La nécessité de répondre aux exigences de la rigueur scientifique selon les canons du positivisme qui constituait l’horizon intellectuel de cette époque a empêché les médiévistes de satisfaire judicieusement aux attentes d’un public cultivé qui aspirait à ressourcer son inspiration ailleurs que dans l’héritage usé de l’antiquité et du classicisme. Les médiévistes français ont certainement manqué alors l’occasion de nourrir intellectuellement le grand public aux sources de ce que la littérature française du Moyen Age pouvait lui apporter de meilleur. Le succès obtenu par la reconstitution du Roman de Tristan par Bédier témoigne, un peu tardivement, de ce qui aurait pu être fait pour d’autres œuvres. L’enthousiasme militant d’un Léon Gautier, très sensible à cet appel du public moderne à se ressourcer dans les grands mythes hérités du Moyen Age, aurait pu éventuellement contribuer à diminuer cet écart, mais l’impact de Léon Gautier fut sans doute desservi par l’excès même de son enthousiasme. D’ailleurs, Léon Gautier fut laissé sur les marges de la nouvelle école - globalement en accord avec les idéaux laïcs et républicains qui triomphèrent autour de 1880 - et il demeura étranger à la stratégie institutionnelle de ses confrères qui finit par imposer l’esprit de la nouvelle école dans l’enseignement supérieur français. L’accusation de sécheresse et d’aridité dont fut souvent victime la philologie romane aurait peut-être été moindre si un meilleur équilibre avait pu être trouvé entre l’esprit de rigueur indispensable dans l’établissement du texte et une forme d’intelligence du cœur souhaitable dans son interprétation.
Je voudrais enfin, pour terminer, évoquer les bouleversements profonds entraînés par la grande rupture historique de 1914. Ce qui a le plus changé après 1914 ne tient pas tant aux éléments constitutifs du médiévisme qu’au paysage historique dans son ensemble, d’où il s’ensuit une modification profonde du statut du Moyen Age dans les enjeux idéologiques et esthétiques de l’époque. La rupture de 1914 marque véritablement un changement complet du cadre de références. Elle ouvre d’abord une période de guerre civile européenne de trente ans, dont l’aboutissement sera, après la chute des trois empires russe, allemand et austro-hongrois en 1917-1918, un affaiblissement durable des puissances coloniales - France et Angleterre - et la formidable montée en puissance de ces deux extensions de l’Europe que représentent la Russie et l’Amérique. Cette longue période de guerre civile européenne, qui secoue par deux fois le monde entier, entraîne la fin de l’unité de facto d’une Europe savante et cultivée qui fut globalement celle des XVIIIe et XIXe siècles. La circulation des idées se heurte désormais, beaucoup plus encore qu’aux frontières nationales, aux barrières idéologiques, le communisme développant dès l’époque de son avènement en Russie le mythe d’une lutte entre une pseudo « science prolétarienne » avec la science « bourgeoise » officielle, puis le nazisme venant polluer la recherche scientifique par des doctrines raciales incongrues. On est bien loin, désormais, du rayonnement européen que put exercer en son temps un Gaston Paris, en dépit des tiraillements entre savants français et allemands après la guerre franco-prussienne de 1870. Malgré un indéniable prestige international, et notamment ses succès aux Etats-Unis, Joseph Bédier n’atteindra jamais, ni personne après lui dans le domaine de la philologie romane, à cette sorte de « royauté intellectuelle » qui fut l’apanage de Gaston Paris.
Ce bouleversement du paysage politique et intellectuel induit, me semble-t-il, une modification en profondeur de la référence au Moyen Age. Le XIXe siècle français a vécu sur le traumatisme causé par la coupure de la Révolution et toutes les générations successives de cette époque ont tenté, chacune à leur façon, de renouer ou de briser définitivement les liens entre l’ancienne France et la France contemporaine. Dans ce cadre, le Moyen Age servait, aux uns de repoussoir, aux autres d’étendard. On pourrait dire, d’une certaine façon, que le XIXe siècle a été « malade » du Moyen Age ou encore que le Moyen Age a servi de symptôme révélateur des fièvres idéologiques du siècle. Tel ne me semble plus être le cas après 1914, qui constitue un nouveau traumatisme à l’échelle de toute la civilisation européenne. C’est alors l’européocentrisme qui entre en crise, avec le poids grandissant accordé désormais à des civilisations jusque-là cantonnées dans un pur exotisme. La référence médiévale perd alors, me semble-t-il, de son acuité, le débat Orient-Occident occupant désormais une place privilégiée dans la réflexion, bientôt relayé par la question des rapports Nord-Sud. En outre, surtout après la Seconde Guerre mondiale, la civilisation urbaine qui s’étend sur toute la planète n’a plus rien de commun avec la civilisation paysanne traditionnelle qui était encore celle du Moyen Age, et la ville médiévale est sans commune mesure avec les cités modernes et leurs banlieues. Par ailleurs, la déchristianisation de masse et la disparition du latin en tant que langue liturgique ont rendu pour la plupart inintelligibles de nombreux aspects de la culture médiévale.
On pourrait cependant se demander si la nouvelle donne consécutive au grand bouleversement de 1989 ne pourrait pas constituer, quant à la référence au Moyen Age, une sorte de renouveau. Diverses théorisations se font cours, en effet, qui tournent autour d’une réflexion sur le passage entre une modernité et une « post-modernité » dont les limites varient considérablement suivant les différents penseurs qui recourent à ces notions. D’une part, l’affirmation de plus en plus manifeste d’un Imperium Americanorum dont les visées culturelles sont tout aussi amples que les prétentions politiques ou économiques s’accompagne, chez certains de nos confrères médiévistes des Etats-Unis, d’une habile reprise du thème traditionnel de la translatio studii et imperii au profit de ce nouvel empire, où l’anglais scientifique - c'est-à-dire la langue américaine - serait appelé à constituer la langue véhiculaire du XXIe siècle pour la planète entière, jouant ainsi le rôle qui fut longtemps dévolu au latin : la translatio a désormais franchi l’Atlantique. William Padden évoque cette éventualité dans un article suggestif contenu dans un ouvrage collectif paru en Floride en 1994.[1] D’un autre côté, nous voyons certains orphelins de l’espérance marxiste d’après la chute du Mur de Berlin être tentés de se tourner vers le Moyen Age comme vers une sorte de réservoir aux utopies susceptibles de penser un futur improbable. Ayant fait le deuil des idéologies, il s’agirait alors d’aller puiser dans le Moyen Age en y recherchant des éléments antérieurs à la tradition humaniste, à coloration chrétienne ou marxiste : « Quand on parle aujourd’hui d’époque post-moderne, on cherche à définir notre temps comme un temps différent de celui qui a engendré l’humanisme, même si on ne peut pas le définir exactement »[2]. Cette conscience orpheline rejette à la fois le christianisme et la tradition des Lumières avec son aboutissement marxiste, sans se rendre compte, semble-t-il, qu’il y aura quelque difficulté à aller puiser dans le Moyen Age sans y trouver le christianisme ; le modèle est celui d’une hérédité auto-construite :
La conscience que le monde moderne est fini cohabite avec la conscience de devoir sélectionner sa propre hérédité ; mais cette sélection est possible seulement si elle s’accomplit en dehors de toute intention idéologique, qui a été la mesure de la tradition humaniste, puis des Lumières et enfin du marxisme. La nouvelle règle est l’absence d’idéologie.[3]
Quoi que l’on puisse penser de ces hypothèses, il est frappant de voir une modernité à bout de souffle venir frapper aux portes du Moyen Age ; mais on peut à bon droit se demander quel sera le Moyen Age de l’ère post-moderne ? La libre sélection des éléments de l’héritage tend à basculer, du moins dans la culture de masse actuelle, vers une destructuration des formes poussée à un stade ultime, l’accent étant mis sur un Moyen Age barbare et païen qui s’affiche le plus souvent dans la bande dessinée ou dans les jeux de rôles. La phase que nous serions tenté de dénommer « classique » du plus haut rayonnement de la chrétienté médiévale, la haute culture des XIIe et XIIIe siècles, qui culmine avec la Divine Comédie, serait-elle encore susceptible d’inspirer des voies nouvelles à la culture européenne du XXIe siècle ?
[1] Paden William D., « Scholars at a perilous ford », The Future of the Middle Ages. Medieval Literature in the 1990s, ed. by William D. Paden, University Press of Florida, 1994, pp. 3-31.
[2] Leonardi Claudio, « Moyen Age et érudition », Le Moyen Age aujourd’hui. Trois regards contemporains sur le Moyen Age : histoire, théologie, cinéma, Paris, Le Léopard d’Or, 1997, p. 27.
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