Le baiser sur la bouche
A propos d’une thèse récente
A propos du livre de Yannick Carré, Le Baiser sur la bouche au Moyen Age : rites, symboles, mentalités,à travers les textes et les images, XIe-XVe siècles, Le Léopard d’Or, 1992.
Il convient d'abord de souligner l'originalité de la thèse de Yannick Carré, puisqu'aucun ouvrage de synthèse n'a encore traité de ce sujet : il n'existe en effet que deux études sérieuses consacrées au baiser au Moyen Age, écrites par un universitaire américain, G.F. Jones, et datant d'un quart de siècle[1]. Aussi le projet de l'Auteur est-il d'abord d'établir les faits, d'apporter les fondements propres à une future "histoire totale" du baiser au Moyen Age.
Son étude englobe de multiples domaines (juridique, politique, littéraire, liturgique, mystique) et fait appel à une large palette de sources écrites : chroniques, vies de saints, coutumes, règles monastiques, ordines , pontificaux, pénitentiels, chansons de geste, romans, etc. En outre, l'A. fait une large part aux documents iconographiques qui sont regroupés dans un volume présentant et commentant 121 figures. Mettant à profit la documentation du centre Augustin Thierry à Orléans et les ouvrages de la bibliothèque de l'I.R.H.T., l'A. a pu répertorier, sur un ensemble de 35 000 à 40 000 documents figurés, 260 représentations de baiser - ce qui fait du baiser un motif relativement peu courant dans les enluminures. On relève parmi les baisers les plus souvent figurés le baiser du Cantique des Cantiques (« Osculetur me osculo oris sui »), le baiser de Judas, le baiser de Marie à Elisabeth lors de la Visitation, ainsi que de nombreuses figurations de la Luxure par un baiser dans les Bibles moralisées du XIIIe s. et dans les miniatures du Décret de Gratien.
Dans une première partie, consacrée aux sources pour l'histoire du baiser, l'A. définit d'abord le baiser (osculum en latin, baisier en ancien français) comme un baiser sur la bouche (à moins d'autres précisions) et étudie le lexique du baiser et son évolution sémantique du IVe au XXe s., dans une longue durée qui permet, au terme de l'ouvrage, de déboucher sur une chronologie de cette pratique, avec une culmination aux XII-XIIIe s. et une décroissance dès le milieu du XIIIe s., qui s'accentue après la Réforme et à l'âge classique.
Un chapitre original traite - dans la seconde partie, consacrée au baiser du point de vue corporel et sensuel - de la psychophysiologie du baiser et de ses liens avec la symbolique médiévale. L'A. fait un rapprochement très suggestif entre le rituel de l'hommage féodo-vassalique - qui fait du vassal "l'homme de bouche et de mains" du seigneur - et la localisation de la bouche et des mains dans l'aire de la motricité volontaire du cerveau. Ce rapprochement insiste sur le fait que le symbolisme n'est pas une abstraction du mental, montre qu'il est enraciné dans la chair, dans l'être humain tout entier, dans sa triple dimension corporelle, psychique et spirituelle, pour reprendre les termes de l'anthropologie paulinienne.
L'évocation, au chapitre suivant, des pouvoirs thérapeutiques et vivifiants du baiser est l'occasion pour l'A. d'aborder de multiples thèmes comme l'iconographie de la création d'Adam ou celle de la conception de la Vierge, et de fournir une très belle étude du baiser au lépreux, en particulier à propos de la vie de saint Martin, où l'A. fait une brillante analyse d'un ms. enluminé de la Bible moralisée d'Epinal (ms. 73, fol. 5 v°). L'A. évoque la possibilité d'un rapprochement entre le baiser au lépreux et le toucher des écrouelles par le roi de France, rapprochement que n'a point fait Marc Bloch dans son célèbre ouvrage sur les Rois thaumaturges. On peut regretter que ce chapitre consacré aux pouvoirs thérapeutiques et vivifiants du baiser ne dise mot sur la pratique si répandue du baiser aux tombeaux des saints et aux reliques. Souhaitons qu'après cette thèse qui ouvre la voie, des émules s'engageront sur ce terrain laissé inexploré par l'A.
L'étude du baiser dans l'érotisme médiéval, qui clôt cette seconde partie, est l'occasion d'explorer le code de l'amour courtois et de pénétrer dans la logique du système pénitentiel au tournant des XII-XIIIe s. Les littéraires regretteront peut-être avec nous que l'étude de la fin'amor ne s'appuie que sur les travaux de René Nelly, et qu'il ne soit pas fait mention de Jean Frappier. L'A. conclut cette partie en montrant le mouvement de "rigidification" de la morale consécutif, au XIIIe s., au IVe Concile du Latran et aux volontés centralisatrices qui se manifestent à l'Université de Paris et à la cour de France. S'appuyant sur l'ouvrage de John Boswell (Christianisme, tolérance sociale et homosexualité, Gallimard, 1985), l'A. prend exemple de l'attitude de l'Eglise à l'égard de la « sodomie » pour marquer le passage d'une phase de tolérance (IX-XIIe s.) à une période d'intolérance (XIIIe s.) où l'on pratique l'amalgame entre « sodomie » et hérésie. L'examen minutieux des rapports entre le texte et l'image, dans la Bible moralisée d'Oxford, permet de mettre à jour le mécanisme de l'amalgame et dévoile des pratiques médiévales qui sont déjà en quelque sorte les ancêtres des techniques modernes de « désinformation ».
La troisième partie prend le baiser comme geste d'affection. Retenons surtout une ample étude de l'amitié chevaleresque au travers des exemples de Lancelot et Galehot, ainsi que d'Ami et Amile. L'A. insiste avec raison sur l'importance de l'affectivité dans les relations interpersonnelles et sociales au Moyen Age et polémique courtoisement au passage avec une conception à ses yeux trop juridique de l'amitié, défendue par Huguette Legros.
La quatrième partie traite du baiser comme langage gestuel juridique et politique et aborde le rituel des contrats, les rituels de paix et le rituel de l'hommage, l'A. rejoignant sur ce dernier point les positions exposées dans les nombreux travaux de Jean Flori sur la chevalerie.
Ce sont la théologie, la liturgie et la mystique qui occupent toute la cinquième partie, qui donne lieu à un exposé fort documenté de l'histoire de la liturgie, mettant en valeur l'oeuvre de Guillaume Durant, le grand liturgiste du XIIIe s., auteur du Rationale divinorum officium (1286). L'A. évoque la passion de ce maître pour les rites et leur fonction : « garantir et organiser tout à la fois un ordo mundi, un ordre du monde, qui entretienne une perpétuelle harmonie entre la Terre et le Ciel, entre les hommes et Dieu ». L'A. procède à une analyse détaillée du baiser de paix dans les rites occidentaux (romain, gallican, mozarabe) et orientaux, montrant comment, à partir du XIIe s., le baiser de paix finit par remplacer la communion au lieu de la précéder. Relevons à ce propos que la raréfaction de la communion des fidèles est compensée, outre par le baiser de paix, par l'exposition du Saint-Sacrement dont Myrrha Lot-Borodine, dans ses études sur le Saint Graal, a montré qu'il constituait une véritable communion par la vue; la liturgie du Graal à Corbenic, dans la Queste del Saint Graal, en constitue une illustration frappante. L'A. parle à propos du baiser de paix d'une manducation sacrée par la jonction des bouches. Ce terme de manducation appelle à un rapprochement avec une pratique maintenue dans la tradition hésychaste de l'Eglise orthodoxe : la prière du coeur, qui consiste en une manducation permanente du Nom divin.
Cette étude du baiser de paix liturgique débouche naturellement sur un cas particulier : la pratique du baiser dans la cérémonie du sacre des rois de France. Nous trouvons ici un baiser d'intronisation (pour le Roi, mais non pour la Reine qui, exclue dans la monarchie française du sacerdoce royal, ne peut régner); et le baiser de paix eucharistique où le roi, pour cette unique occasion, agit comme un diacre, transmettant le baiser reçu de l'archevêque aux autres évêques ou archevêques présents.
Après un chapitre consacré aux rituels de l'adoubement, l'A. aborde la place du baiser dans les interprétations spirituelles du Cantique des Cantiques et dans la mystique de Bernard de Clairvaux. L'A. rappelle d'abord les trois grandes interprétations de l'exégèse patristique et médiévale du Cantique : interprétation ecclésiale, qui voit dans l'Epoux le Christ, et l'Eglise dans l'Epouse; interprétation mystique, remontant à Origène (Christ - âme); interprétation mariale (Christ - Vierge Marie); ces interprétations aboutissant à la figure iconographique de la Vierge-Eglise, sponsa Christi , à la fois Vierge et Mère. Comme on le sait, le Cantique a été le livre biblique le plus commenté au XIIe s., et le commentaire de saint Bernard met au centre de son expérience extatique la graduation d'un triple baiser : le baiser sur les pieds, qui correspond à la conversion et témoigne du repentir, en rappel du geste de Marie-Madeleine; puis le baiser sur les mains, par lequel le fidèle est affermi dans sa foi et devient capable de rendre gloire à Dieu; enfin le baiser de la bouche qui, dans la mystique de saint Bernard, se donne uniquement entre le Père et le Fils; l'âme, dans sa fusion avec la divinité, ne reçoit que le baiser du baiser, qui correspond à l'infusion du Saint-Esprit.
Une synthèse conclusive indique les problèmes en suspens à résoudre avant de songer à une "histoire totale" du baiser au Moyen Age. L'A. cite la nécessité d'une investigation méthodique dans les statuts et coutumiers des différents ordres religieux; d'un examen des missles, rituels et statuts synodaux posttridentins; d'une étude quantitative et régionalisée des cartulaires et autres recueils d'actes; d'un travail similaire dans les sources narratives et diplomatiques.
Dans le domaine littéraire, l'A. s'est délibérément cantonné à un nombre limité d'exemples, tirés d'oeuvres célèbres ou significatives (nombreux exemples extraits de Raoul de Cambrai et d'Ami et Amile). Cela laisse largement ouvert un examen approfondi du baiser dans la littérature médiévale. Signalons ici simplement quelques pistes.
L'A. mentionne, dans les adaptations allemandes du Tristan par Eilhart d'Oberg et Gottfried de Strasbourg, l'existence d'un épisode intégré par Joseph Bédier dans son adaptation en français moderne, mais absent des versions de Béroul et de Thomas : tandis que Tristan prend un bain, Yseut, qui vient de découvrir que c'est lui le meurtrier de son oncle le Morholt, menace de le tuer ; Tristan la supplie de l'épargner et lui montre un cheveu d'or, témoignage de sa mission auprès d'elle; vaincue, elle renonce à sa vengeance et lui donne, en signe de réconciliation, un baiser de paix. Un peu plus loin, le roi son père accorde à son tour un baiser à Yseut puis à Tristan. Il est paru en 1989 une nouvelle présentation et traduction des textes français par Philippe Walter et de la saga norroise par Daniel Lacroix[2]. Cette saga norroise, traduction - et non adaptation - du roman de Thomas, fait mention de cet épisode du bain au chapitre 43 : mais ici, il n'est pas question de la reconnaissance par le cheveu d'or - thème à résonance mythique - ni du baiser de paix d'Yseut à Tristan, pas plus que des baisers du roi. Tous ces éléments appartiennent donc à une tradition légendaire reprise par les seuls adaptateurs germaniques, et que Bédier, mû par son sens esthétique et poétique, a réintroduit dans son adaptation en français moderne.
Traitant de la Queste del Saint Graal, l'A. retient un baiser entre Galaad et Lancelot, au moment de leurs retrouvailles sur la nef pour une navigation mystique en commun. L'A. analyse une miniature d'un ms. de Dijon datant du XVe s., où l'on voit les deux héros s'embrasser - curieusement, sans retirer leurs heaumes. Il est un autre baiser, dans la Queste, qui aurait mérité également de retenir l'attention poursa haute signification, car il témoigne d'une union spirituelle : c'est celui de Galaad et de Josephé lors de la liturgie du Graal à Corbenic (p. 269, l. 23-24 de l'édition Pauphilet) : "Quant Josephes ot ce fet qui a provoire apartenoit come del servise de la messe, si vint a Galaad et le besa et li dist qu'il besast autresi toz ses freres. Et il si fist". Nous avons ici un baiser qui réunit les significations du baiser de paix liturgique et d'un baiser de reconnaissance, de fraternité spirituelle; en effet, Galaad et Josephé ont tous deux en partage la virginité et la claire vision des mystères, des "repostailles" du Graal. Mais il y a plus. Je me demande si ce baiser n'est pas à mettre en rapport avec le baiser du sacre des rois de France : en effet, Josephé apportle le baiser à Galaad qui a pour charge de le transmettre aux autres frères, remplissant ainsi la fonction du diacre, comme le roi lors du sacre. A la différence près que, dans la cérémonie du sacre, ce sont les évêques qui viennent au roi, tandis qu'ici Galaad va vers les frères.
On est quelque peu surpris de ne pas trouver mention, dans cette thèse pourtant fort bien documentée, d'un baiser remarquable et qui est un motif mythique fort important et récurrent dans plusieurs oeuvres : je veux parler du Fier Baiser, c'est-à-dire du baiser que le héros, souvent le cadet d'un groupe de trois frères, accepte de donner à une guivre ou à une hideuse sorcière qui se métamorphose alors en superbe jeune fille qui apporte au héros la Souveraineté. Dans ses recherches sur les origines indo-européennes et ésotériques de la légende du Graal[3], Jean-Claude Lozachmeur montre la filiation de cet épisode avec certains rites pratiqués par la secte gnostique des Ophites lors des initiations. Accepter de baiser sur la bouche le serpent, c'était pour le candidat une manière de prouver qu'il était capable d'assumer l'objet de sa quête - la Connaissance - sous son aspect le moins engageant. Cet épisode du Fier Baiser, que l'on trouve dans des récits mythologiques irlandais tels que l'Histoire des fils d'Eochaid Muigmedon, est largement traité dans le Bel Inconnu de Renaut de Beaujeu où Guinglain, le fils de Gauvain, accorde son baiser à une guivre dans le Palais de l'Ile d'Or. Ce motif du Fier Baiser mérite sans doute à lui seul une étude détaillée.
Voici donc un champ nouveau, et qui promet sans doute de fécondes trouvailles, ouvert par cette belle thèse sur le baiser. La synthèse conclusive, dans laquelle l'A., à partir de ce thème du baiser sur la bouche, propose en quelque sorte une lecture globale de la dynamique spirituelle du Moyen Age, s'achève sur la conclusion mélancolique de la disparition de ce type de baiser dans la civilisation occidentale. Mais n'est-ce pas là qu'une disparition de plus parmi tant d'autres qui trouvent leur origine dans le grand tournant du XIVe s. ?
Les Chirons, 1991
[1]Jones G.F., « The kiss in Middle High German Literature (1160-1220) », Studia Neophilologica, XXXVIII, 1966, pp. 195-210 ; « El Papel del Bero en el Cantar de Gesta », Boletin de la Real Academia de Buenas letras de Barcelona, XXXI, 1965-1966, pp. 105-118.
[2]Tristan et Iseut. Les poèmes français. La saga norroise. Textes traduits par Daniel Lacroix et Philippe Walter, Le Livre de Poche, Collection « Lettres gothiques », L.G.F., 1989.
[3]Lozachmeur Jean-Claude, « Recherches sur les origines indo-européennes et ésotériques de la légende du Graal », Cahiers de Civilisation Médiévale, 117, 1987, pp. 45-63. |