Charles Ridoux
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Visites chez le Roi du Monde
Visites chez le Roi du Monde :
Joinville, Thomas de Cantimpré, Ossendowski, Hilton, Roerich et Čiurlionis
 
 
Cours à l’Université de Vilnius (Avril 2002)
 
 
Visite chez le Roi du Monde : c’est un thème qui n’étonnera pas un lecteur, même superficiellement averti, vaguement au courant de l’existence de récits plus ou moins ésotériques, parfois à la limite du fantastique, qui ont trait à des êtres doués de pouvoirs supra-humains résidant, semble-t-il, dans les profondeurs de la Terre, quelque part au plus secret des terres asiatiques, dans les régions himalayennes, en Mongolie ou au Tibet. Le Roi du Monde, c’est le titre d’un ouvrage écrit en 1927 par René Guénon, ésotériste et métaphysicien français né à Blois en 1886 et mort au Caire en 1951, le maître incontesté d’un courant de pensée qui se réfère à la permanence d’une Tradition primordiale véhiculée selon un double mode : sur le plan exotérique par les principales religions du monde, et sur le plan ésotérique par les diverses organisations initiatiques liées à ces religions. Sur le plan d’une littérature aux limites entre les récits de voyage et le roman fantastique, on pourra citer - outre le Voyage au centre de la Terre de Jules Verne - le livre de Ferdinand Ossendowski, Bêtes, Hommes et Dieux (1924), ainsi que le roman de James Hilton, Horizons perdus (1933), qui eut tant de succès que quatre ans plus tard il fut adapté au cinéma. Et l’œuvre du peintre Nicolas Roerich est, elle aussi, tout imprégnée d’influences dues à la théosophie, qui a rendu célèbres les noms d’Agartha ou de Shambhala. Il n’y a plus aujourd’hui à s’étonner de retrouver ces thèmes et ces noms dans des œuvres de fiction contemporaines. Il est, en revanche, tout à fait surprenant de rencontrer, dans la littérature médiévale, le thème d’une visite chez le Roi du Monde, présenté au cours d’une digression sur les Mongols ; et c’est pourtant ce qu’on peut lire, dans la Vie de saint Louis par Joinville.
Jean de Joinville est un seigneur champenois du XIIIe siècle qui a connu une exceptionnelle longévité pour son temps puisque, né vraisemblablement en 1225, il meurt à la veille de Noël 1317. Il appartient à une famille qui a tenu depuis le début du XIIe s. une place notable dans la Champagne orientale et, ayant perdu tôt son père, il occupera dès sa majorité la fonction de sénéchal auprès du comte de Champagne. La grande aventure de Joinville sera sa participation à la Septième Croisade, entreprise par saint Louis entre 1248 et 1254, dont l’objectif était de s’emparer de l’Égypte afin d’être en mesure de négocier la restitution aux chrétiens de Jérusalem qui avait été reprise, en 1187, par Saladin après sa victoire de Hattin. L’expédition commença par un succès inespéré, la chute de Damiette sans coup férie, qui ouvrait aux Croisés la route du Caire. Mais les Croisés furent bloqués entre deux bras du Nil devant la ville de Mansourah, et, les ennemis organisant le blocus du ravitaillement, l’armée de saint Louis fut victime du typhus et l’expédition échoua lamentablement, le roi et les hauts personnages, parmi lesquels le jeune Joinville, étant faits prisonniers, et libérés contre une fabuleuse rançon et la restitution aux émirs égyptiens de la ville de Damiette. Le roi décida alors de se replier en Terre Sainte, pour en fortifier les places qui demeuraient aux mains des Latins, et c’est durant la traversée d’Égypte en Palestine que Joinville entra véritablement dans l’amitié et dans l’intimité de saint Louis envers lequel il voua, jusqu’à la fin de ses jours, une profonde admiration. Durant le séjour en Terre Sainte, Joinville, quoique encore jeune, deviendra un personnage important et jouira constamment de la faveur royale. Après le retour en France, cependant, Joinville n’occupera pas de poste marquant dans le gouvernement du royaume, tout en demeurant un ami personnel du roi. Joinville refusera d’accompagner saint Louis dans sa dernière croisade, entreprise en 1270 en direction de Tunis, où le roi de France trouvera la mort. En 1282, Joinville fut appelé à venir témoigner à Saint-Denis au procès de canonisation de saint Louis qui fut porté sur les autels le 25 août 1297. C’est au début des années 1300 que la reine Jeanne de Navarre, épouse du futur Louis X, demanda à Joinville d’écrire un livre sur saint Louis, qui était à la fois son propre grand-oncle et le grand-père de son mari. Mais elle mourut le 2 avril 1305 ; son fils aîné Louis devint roi de Navarre et comte de Champagne et c’est à ce dernier que Joinville offrit, en 1309, le livre commandé par la reine Jeanne.
Nul mieux que Jacques Monfrin, qui a donné en 1995 une nouvelle édition critique de la Vie de saint Louis, n’est à même de en ces termes cet ouvrage tout à fait original en son temps ; il le fait dans les termes suivants dans son introduction :
 
Le livre de Joinville est l’un des textes historiques les plus intéressants et les plus attachants que nous ait laissés le Moyen Age. L’auteur raconte ce qu’il a personnellement connu du règne de saint Louis (1226-1270), essentiellement la croisade en Égypte et le séjour en Terre sainte (1248-1254) ; il se fait l’écho des propos édifiants du roi, qu’il vit souvent depuis leur retour en France, et de quelques-unes de ses décisions les plus remarquables. Mais Joinville parle presque autant de lui-même que du roi, le sujet de son livre ; il le fait d’une manière si naturelle qu’il ne donne jamais l’impression de vouloir se mettre en avant. A côté de la haute figure de saint Louis se dessine celle, bien vivante, du chroniqueur. Nous avons ainsi, sur les façons de sentir et de penser d’un homme du XIIIe s., un éclairage incomparable.[1]
 
L’œuvre de Joinville ne porte pas de titre dans les manuscrits. Ce sont les éditeurs modernes qui lui ont donné celui d’Histoireou de Vie de saint Louis. Ce livre s’ouvre par une dédicace à Louis, roi de Navarre et comte de Champagne. Suit un prologue où l’auteur annonce un plan en deux parties : dans la première, il parlera de la sainteté de vie du roi, dans la seconde de ses hauts faits. Il s’efforce ensuite de préciser le contenu de la première partie : par sa vie et aussi par sa mort, sur laquelle l’a renseigné un témoin, Pierre d’Alençon, le propre fils du roi, Louis IX aurait mérité d’être canonisé comme martyr. Joinville prélude enfin à la deuxième partie en évoquant les quatre moments où il a vu Louis IX exposer sa vie : sa hâte à débarquer devant Damiette, son refus, quand la retraite a été décidée après l’échec devant Mansourah, de se laisser évacuer par bateau vers Damiette ; son séjour de quatre ans en Terre sainte, avec des forces très inférieures à celles des Sarrasins ; son refus de quitter son navire accidenté devant Chypre. Le prologue se termine par une nouvelle annonce du récit des derniers moments du roi et une reprise de la dédicace au roi de Navarre, insistant sur la valeur exemplaire de l’ouvrage. Le deuxième livre est en principe consacré au récit des hauts faits de saint Louis. On peut y distinguer plusieurs parties, d’allure très différente. D’abord quelques renseignements sur l’histoire du règne, du début jusqu’au départ de la croisade ; ensuite l’histoire de la croisade d’Égypte et du séjour en Terre sainte jusqu’au retour en France en 1254 ; enfin une série de données sur la personne du roi et sur certains de ses gestes significatifs postérieurs à son retour .Le livre se termine par quelques indications sur la croisade de 1270, la mort du roi et sa canonisation.
Joinville complète le récit des événements auxquels il a assisté personnellement ou pour lesquels il a disposé d’informations de première main d’un certain nombre de digressions relatives à des épisodes qu’il n’a pu vivre personnellement du fait de son âge (les affaires de Champagne et la croisade précédente de Philippe Auguste), ou qui traitent des mœurs ou de l’organisation politique et militaire des peuples qu’il lui a été donné de côtoyer de près ou de loin. Il évoque ainsi la religion et le mode de vie des Bédouins, les croyances locales sur la source du Nil, la constitution et l’organisation des forces militaires des sultans d’Égypte. Parmi ces digressions, la plus longue - et peut-être la plus remarquable - est celle qui concerne le Tartares, nom donné à l’époque aux Mongols. C’est à l’intérieur de cette digression sur les Tartares que l’on trouve le récit d’une visite faite au Roi du Monde par un prince chrétien.
 
 
 
 
 
Joinville commence par évoquer une ambassade reçue par saint Louis alors qu’il attendait le regroupement de son armée à Chypre avant de lancer son expédition sur l’Égypte. Joinville se fait ici l’écho des espérances de ses contemporains qui attendaient des Mongols un soutien militaire pour prendre à revers les puissances musulmanes et délivrer les Lieux Saints. On voit ici le roi faire cadeau aux messagers du grand Khan des Tartares d’une chapelle destinée à les instruire des principaux dogmes de la foi chrétienne.
 
471 Comme je vous l’ai dit auparavant, tandis que le roi séjournait à Chypre, les messagers des Tartares vinrent à lui et lui firent entendre qu’ils l’aideraient à conquérir le royaume de Jérusalem sur les Sarrasins. Le roi à son tour leur envoya ses messagers, et, par ses messagers qu’il leur envoya, il leur envoya une chapelle qu’il fit faire de fine écarlate ; et pour les amener à notre foi, il fit broder sur la chapelle tout ce à quoi nous croyons, l’Annonciation de l’ange, la Nativité, le baptême dont Dieu fut baptisé, et toute la Passion et l’Ascension et la descente du Saint-Esprit ; il leur envoya aussi des calices, des livres et tout ce qu’il faut pour chanter les messes devant eux.
 
Puis Joinville mentionne l’ambassade envoyée en retour par saint Louis au roi des Tartares, et il saisit cette occasion pour évoquer leur redoutable puissance et les origines de leur empire.
 
472 Les messagers du roi abordèrent au port d’Antioche ; et depuis Antioche jusqu’à leur grand roi, ils trouvèrent bien un an de marche, à chevaucher dix lieues par jour. Ils trouvèrent tout le pays soumis aux Tartares et plusieurs cités qu’ils avaient détruites, et de grands amoncellements d’ossements de gens morts. 473 Ils cherchèrent à savoir comment les Tartares étaient parvenus à ce pouvoir, qui leur avait fait tuer et détruire tant de gens ; et la manière fut telle, ainsi qu’ils le rapportèrent au roi. Ils étaient venus et ils étaient originaires d’une grande plaine de sable, où rien ne poussait. Cette plaine commençait à des roches très grandes et extraordinaires, qui sont au bout du monde dans la direction de l’Orient, roches que nul homme ne passa jamais, comme l’attestent les Tartares ; et ils disaient qu’à l’intérieur était enfermé le peuple de Gog et Magog, qui doit venir à la fin du monde, quand l’Antéchrist viendra pour tout détruire.
 
Avec l’évocation du peuple de Gog et Magog enfermé derrière de hautes murailles et associé aux tribulations promises pour la Fin des Temps, nous passons du registre historique à un plan que l’on pourrait dire légendaire ou méta-historique. Il est fait mention à plusieurs reprises dans la Bible de Gog et Magog, et notamment dans le livre de la Genèse, chez le prophète Ézéchiel et dans l’Apocalypse de saint Jean[2] et le Moyen Age cultivait la légende des inclusi, des peuples enfermés derrière des montagnes depuis le temps d’Alexandre. L’imaginaire médiéval avait longtemps situé ces peuples inclusi (reclus) dans les montagnes du Caucase, derrière ce qu’on appelait alors les Portes Caspiennes, comme l’indique l’historien Jean Richard :
 
Ces peuples immondes, dont l’Apocalypse annonçait le déferlement sur la terre à la fin du monde (Ap. 20, 7), passaient pour avoir été enfermés par Dieu, à la demande d’Alexandre le Grand, derrière une haute montagne ; et d’aucuns les identifiaient aux dix tribus d’Israël qui avaient ainsi reçu leur châtiment pour avoir adoré les veaux d’or. Les Portes Caspiennes ou Portes d’Alexandre avaient été couramment identifiées à la passe de Darial, dans le Caucase. C’est en Géorgie que Jacques de Vitry plaçait les montes Caspii in quibus decem tribus inclusae desiderant adventum Antechristi ; et nombreux sont les cartographes qui placent Gog et Magog au voisinage de ceux qu’ils appellent avec les Anciens Lazi ou Albani et qui sont les Géorgiens du Moyen Age.[3]
 
Lorsque, grâce aux voyageurs, la connaissance réelle des peuples caucasiens amena le constat de leur ignorance de Gog et Magog, on repoussa plus à l’est leur localisation. Les premiers à le faire, bien avant les Dominicains du XIIIe siècle qui s’installèrent à Tiflis aux alentours de 1240, furent les musulmans qui, dès le IXe siècle, avaient voulu s’informer à ce sujet. Jean Richard rapporte le témoignage tiré de la Géographie d’Edrisi :
 
Un khalife abbasside du IXe siècle avait envoyé Salam l’Interprète dans le Caucase pour s’informer de ces peuples ; parvenu à Tiflis, Salam s’était vu envoyer dans la steppe kalmouke, puis chez les Bachkirs de la Volga, puis dans les steppes kirghizes, avant de découvrir, peut-être en Afghanistan, la « digue de Gog et Magog », « une montagne taillée sur un ravin d’environ 150 coudées de large, et vers le milieu... une porte de fer haute de 50 coudées », elle-même surmontée d’une forteresse de fer couverte de cuivre. Tous les vendredis, le gouverneur de cette forteresse faisait donner des coups de masse de fer sur le verrou de la porte « afin que ceux qui sont de l’autre côté... comprennent qu’elle est bien fermée, et que la gent de Gog et Magog ne forme aucune entreprise contre elle ».[4]
 
C’est ainsi que les cartographes médiévaux finirent par déplacer très loin vers le Nord-Est ces peuples légendaires, comme en témoignent, à la fin du XIIIe siècle, la mappemonde de Hereford et, vers 1320, celle de Sanudo.
 
474 Dans cette plaine se trouvait le peuple des Tartares, et ils étaient sujets du Prêtre Jean et de l’empereur de Perse, dont la terre venait après la sienne, et de plusieurs autres rois païens, à qui ils payaient chaque année un tribut et un droit de servage, en raison du pâturage de leurs bêtes, car ils ne vivaient pas d’autre chose. Ce Prêtre Jean et l’empereur de Perse et les autres rois tenaient les Tartares en tel mépris que, quand ceux-ci leur apportaient leurs rentes, ils ne voulaient pas les recevoir face à eux, mais ils leur tournaient le dos.
 
Et Joinville poursuit en évoquant, aux paragraphes 475-480, l’unification et l’établissement d’un pouvoir unique sur toutes les tribus tartares, ainsi que le combat contre leurs oppresseurs, l’empereur de Perse et le Prêtre Jean. Une note de Jacques Monfrin précise qu’il s’agirait ici du roi des Keraït, qui fut vaincu et dont le peuple fut enrôlé par Gengis Khan :
 
En 1219-1221, Gengis Khan s’attaqua au Shah des Khwarizm, maître de la Transoxiane et de la plus grande partie de l’Iran, et le mit en fuite. C’est ce personnage que Joinville appelle l’ « empereur de Perse ». Après leur défaite, les Khwarizmiens, chassés de leur pays, se répandirent en bandes au Proche-Orient, où ils inspirèrent la plus grande terreur. C’est une bande khwarizmienne qui prit Jérusalem en 1244.[5]
 
Jean Richard mentionne de son côté la victoire remportée en 1141 par le chef de la tribu des Qara-Khitaï sur le sultan de Perse Sanjar :
 
En 1141, le sultan de Perse Sanjar, qu’on regardait en Terre Sainte comme le suzerain des Musulmans de Syrie et de Mésopotamie, fut vaincu par le chef de la tribu des Qara-Khitaï, lequel, chassé de Chine quelques années auparavant, se taillait alors un empire en Asie centrale.[6]
 
Il est probable que les chrétiens nestoriens, nombreux en Asie, virent dans la victoire du khan des Qara-Khitaï celle d’un des rois de la steppe parmi lesquels se trouvaient nombre de leurs coreligionnaires.


 
 
Nous en arrivons maintenant au cœur de notre sujet, avec une sorte de digression que fait Joinville dans son propos sur les Tartares, digression dans laquelle il évoque maintenant l’aventure extraordinaire survenue à l’un de ces princes chrétiens.
 
481 L’un des princes de l’un des peuples dont je viens de parler [un des peuples du Prêtre Jean soumis au roi des Tartares] fut bien perdu trois mois, et personne n’en sut aucune nouvelle ; et quand il revint, il n’avait ni faim ni soif, et il se figurait qu’il n’était resté qu’une nuit au plus. Les nouvelles qu’il rapporta furent telles : il était monté sur un tertre très haut, et là-dessus, il avait trouvé une grande quantité de personnes, les plus belles personnes qu’il ait jamais vues, les mieux habillées, les mieux parées. Et au bout du tertre il vit assis un roi plus beau que les autres, mieux habillé et mieux paré, sur un trône d’or. 482 A la droite de ce roi étaient assis six rois couronnés, bien parés de pierres précieuses, et autant à sa gauche ; près de lui, sur sa droite, se trouvait une reine à genoux, qui lui disait et le priait de penser à son peuple ; à sa gauche était agenouillé un très bel homme, qui avait deux ailes aussi resplendissantes que le soleil, et, autour du roi, il y avait une très grande quantité de beaux personnages avec des ailes. 483 Le roi appela ce prince et lui dit : « Tu es venu de l’armée des Tartares ? » Et il répondit : «  Sire, c’est assurément vrai. - Tu t’en retourneras à ton roi, et tu lui diras que tu m’as vu, moi qui suis maître du ciel et de la terre, et tu lui diras qu’il me rende grâce de la victoire que je lui ai donnée sur le Prêtre Jean et sur son peuple ; et tu lui diras encore, de ma part, que je lui donne le pouvoir de mettre en sa sujétion toute la terre. - Sire, fit le prince, comment me croira-t-il ? 484 - Tu lui diras qu’il te croie, à telles enseignes que tu iras combattre contre l’empereur de Perse avec trois cents hommes, sans plus, de ton peuple ; et pour que votre grand roi croie que j’ai le pouvoir de faire toutes choses, je te donnerai la victoire et tu battras l’empereur de Perse, qui combattra contre toi avec trois cent mille hommes d’armes et plus. Avant que tu ailles combattre contre lui, tu demanderas à votre roi qu’il te donne les prêtres et les religieux qu’il a pris dans la bataille ; et ce dont ceux-ci te rendront témoignage, tu le croiras fermement, toi et tout ton peuple. 485 - Sire, fit-il, je ne saurai pas m’en aller si tu ne me fais conduire. » Et le roi se tourna vers une très grande quantité de chevaliers, si bien armés que c’était une merveille de les regarder, et il appela l’un et dit : « Georges, viens ici ! » Et celui-ci vint et s’agenouilla, et le roi lui dit : « Lève-toi, et mène-moi cet homme sain et sauf à sa tente. » Et il fit ainsi en un instant. 486 Aussitôt que ceux de son peuple le virent, ils manifestèrent une si grande joie, et toute l’armée aussi, que nul ne pourrait le raconter. Il demanda les prêtres au grand roi, et celui-ci les lui donna ; et ce prince et tout son peuple reçurent leurs enseignements de manière si favorable qu’ils furent tous baptisés. Après cela, il prit trois cents hommes d’armes et les fit se confesser et se préparer, et s’en alla combattre contre l’empereur de Perse et le battit et le chassa de son royaume ; l’empereur s’en vint en fuyant jusqu’au royaume de Jérusalem. Et ce fut cet empereur qui défit nos gens et fit prisonnier le comte Gautier de Brienne, comme vous l’entendrez ci-après.
 
Le plus frappant, peut-être, dans le texte de Joinville, réside dans l’absence de coupure entre la réalité que nous dirions « historique » et l’aspect « méta-historique » de l’aventure qui advient au prince tartare. Examinons d’abord de plus près l’entrée et la sortie dans cet Autre Monde auquel accède ce personnage. Une notation, au tout début du récit de Joinville, évoque divers textes où sont évoqués des contacts entre un humain et un monde féerique : il s’agit de la contraction du temps (une nuit dans l’Autre Monde équivaut à trois mois dans le monde ordinaire), que l’on rencontre, par exemple, dans le Lai de Guigemar de Marie de France, où le héros est conduit par un navire magique qui vogue de lui-même jusque dans le royaume de la fée ; un an et demi passé dans l’antique cité équivaut à quelques heures en Bretagne. On rencontre le même trait dans la mythologie celtique, avec les Mabinogion gallois qui présentent de nombreuses parentés avec la littérature arthurienne, mais aussi dans le roman persan, notamment dans le Shah Nameh de Firdousi.[7] Chez Joinville, le « décrochage » avec le monde ordinaire est renforcé par un autre trait, l’absence de faim et de soif du prince tartare, une forme de libération par rapport aux contraintes de notre monde. Quant à la sortie de l’Autre Monde, elle exige la présence d’un guide - Georges, que Jacques Monfrin suppose être peut-être saint Georges de Cappadoce dont le nom aurait pu être introduit sous la foi de chrétiens nestoriens.[8] Mais ce qui importe au retour, c’est surtout la réalisation des promesses faites au prince tartare et sa victoire sur l’empereur de Perse qui est présenté par Joinville comme un des combattants qu’eurent à affronter les Croisés lors de la bataille de la Mansourah et qui fit prisonnier un des seigneurs les plus prisés de Joinville, le comte de Brienne. Il y a là comme une attestation de vérité qui rejaillit sur tout l’épisode « méta-historique » et dont le garant n’est autre que le témoignage de Joinville lui-même. Si Joinville n’a pas rencontré le prince tartare en personne, du moins a-t-il été en rapport, par le truchement de son ami le comte de Brienne, avec l’homme dont la défaite atteste de l’authenticité des promesses faites au prince tartare par l’être tout-puissant qu’il lui a été donné de rencontrer dans un Autre Monde.
Que peut-on dire alors de cet être puissant et de cet Autre Monde ? Le lieu où se produit la rencontre est situé « sur un tertre très haut », au sommet d’une montagne. Toutes les études relatives au symbolisme universel font de la montagne ou de l’île le lieu par excellence où réside un centre sacré, et René Guénon n’a pas manqué de signaler cette constante au travers de multiples traditions particulières : dans la tradition hindoue, c’est le mont Mêru qui symbolise le Pôle, tandis que dans la tradition arabe le Phénix se pose au sommet de la montagne de Qâf.[9] Et l’on pourrait évoquer, naturellement, la théophanie qui est réservée à Moïse sur le mont Sinaï. Le personnage que rencontre le prince tartare est présenté comme un roi siégeant en majesté sur un trône d’or, entouré d’une cour prestigieuse et d’une multitude d’anges. L’accent est mis sur la lumière qui baigne cette scène : l’or du trône, les pierres précieuses des six rois couronnés qui entourent le personnage central et les deux ailes aussi resplendissantes que le soleil de l’homme agenouillé à sa gauche ; comme dans les apparitions du Graal, cette manifestation du sacré se caractérise avant tout par une lumière qui n’est pas de ce monde. Quant au roi, il se qualifie lui-même de « maître du ciel et de la terre » - Joinville n’emploie pas le terme de « Roi du Monde », mais il en a tous les attributs - et sa puissance sur les destinées des royaumes humains apparaît incontestable ; c’est de lui que le grand khan des Tartares tiendrait une sorte de « mandat céleste » qui lui confie la promesse d’un empire universel.
Nous sommes bien là en présence de ce que Henry Corbin, grand spécialiste de l’Orient et notamment de la tradition iranienne, a nommé mundus imaginalis, le « monde imaginal », que Corbin définit comme un monde intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible pur :
 
Qu’est-ce que cet univers intermédiaire ? Ce monde, certes, possède étendue et dimensions, figures et couleurs, sans que celles-ci soient perceptibles par les sens. Ces dimensions , figures et couleurs sont l’objet propre de la perception imaginative ou des « sens psycho-spirituels » ; et ce monde, pleinement objectif et réel, où tous ce qui existe dans le monde sensible possède son analogue, mais non perceptible par les sens. Ce monde intermédiaire, mundus imaginalis, auquel est ordonnée en propre la fonction cognitive de l’Imagination, monde dont le niveau ontologique est au-dessus du monde des sens et au-dessous du monde intelligible pur ; il est plus immatériel que le premier, moins immatériel que le second. Bref, ce monde est celui des « corps subtils » dont la notion s’avère indispensable, si l’on veut se représenter un lien entre l’esprit pur et le corps matériel.[10]
 
Un dernier trait est à relever dans ce passage de Joinville. Le Roi du Monde donne pour signe authentifiant le mandat d’empire universel qu’il accorde au grand khan des Tartares la victoire que le prince va remporter sur le roi des Perses avec une armée réduite à trois cents hommes. C’est un trait qui se réfère au livre des Juges dans l’Ancien Testament, où est relatée la victoire de Gédéon contre les Madianites, avec trois cents hommes seulement, ce qui témoigne de la toute-puissance de Dieu dont le bras assure le succès des batailles. On retrouve d’ailleurs une référence à ce même épisode biblique dans un texte qui se réfère à la victoire d’Alfonse Henrique, premier roi de Portugal, au moment de la bataille décisive qu’il remporte à Ourique sur des Maures cinq fois plus nombreux que ses propres troupes.
 
Le rédacteur du Testament de D. Alfonso Henriques ne s’était pas trompé en supposant que, au début de la « nuit fatale » du « miracle » d’Ourique, le futur roi, excédé par ses gens qui, vu leur petit nombre, voulaient le convaincre de renoncer à livrer bataille aux Maures le lendemain, s’était retiré sous sa tente où, ayant ouvert le livre des Ecritures pour y trouver une réponse, il était tombé sur l’épisode des Juges qui relate la bataille, remportée par Gédéon contre les Madianites, avec seulement 300 hommes.[11]
 
 
 
C’est dans le Bonum universale de apibus de Thomas de Cantimpré, composé entre 1256 et 1263, que l’on trouve une autre version de cette anecdote relative à une visite chez le Roi du Monde. Thomas de Cantimpré est né en 1201 à Leeuw-Saint-Pierre près de Bruxelles, dans une famille de petite noblesse brabançonne, peut-être dans la famille féodale du village voisin de Bellingen où se trouvait un prieuré dépendant de l’abbaye de Cantimpré, aux abords de Cambrai. La vie de Thomas, dont le nom provient de cette abbaye où il sera placé dès l’âge de cinq ans, se déroulera sur les diocèses de Cambrai, de Liège, de Tournai et de Thérouanne, diocèses qui, selon Henri Platelle, « étaient bilingues et présentaient cette particularité d’avoir leur capitale établie en pays roman »[12]. Le même auteur relève deux caractéristiques de la physionomie religieuse dans ces régions au cœur desquelles se trouve le Hainaut : la persistante vitalité de l’idéal de croisade et la force du mouvement de dévotion féminin. A l’origine de cette vocation monastique précoce se trouve un vœu fait par le père de Thomas, alors qu’il combattait en Palestine lors de l’expédition de Richard Cœur-de-Lion : s’étant confessé à un ermite, ce dernier lui conseilla, pour obtenir la miséricorde de Dieu, d’orienter un de ses fils vers le sacerdoce. Ayant côtoyé dès l’âge de quinze ans Jacques de Vitry, qui devait devenir évêque de Saint-Jean d’Acre (en 1216), puis cardinal (en 1229), Thomas de Cantimpré compléta par la suite la vie de Marie d’Oignies, morte en 1213, rédigée par Jacques de Vitry qui en avait été le directeur spirituel. Thomas fut d’ailleurs un hagiographe fécond, qui a laissé toute une série de biographies pieuses consacrées aux saintes Christine l’Admirable, Marguerite d’Ypres ou Lutgarde d’Aywières, qu’il considérait comme sa mère spirituelle. La Vie de sainte Christine présente une singulière anecdote : la sainte meurt une première fois dans sa jeunesse, visite les trois domaines de l’autre monde - enfer, purgatoire et paradis - et revient à la vie pour l’édification des fidèles. Mais la première œuvre de Thomas dans ce domaine fut la vie de Jean, le premier abbé de Cantimpré ; présentant cette œuvre aux chanoines dont il a été jadis pendant quinze ans le confrère, Thomas leur demande de « prier pour lui après sa mort, qui ne doit pas tarder à le délivrer de l’état de langueur auquel la goutte l’a condamné »[13]. Dans cet ouvrage, Thomas donne une délicieuse étymologie du mot Cantipratum, qu’il décompose en cantus in prato, le chant dans le pré : « en effet, poursuit-il, avant l’établissement du monastère, les jeunes gens de l’endroit venaient chanter leurs amours dans cette délicieuse retraite ; et maintenant par un miracle de la droite du Très-Haut, ce sont ses louanges qu’on y chante »[14]. En 1232, Thomas de Cantimpré entre chez les dominicains et se trouve rattaché au couvent de Louvain, fondé en 1228 ; rappelons que les franciscains s’installent à Valenciennes en 1220 et les dominicains à Lille en 1224. La carrière de confesseur et de prédicateur de Thomas de Cantimpré sera jalonnée par deux périodes d’études complémentaires, à Paris de 1237 à 1240, puis à Cologne, en 1250-1251, où il sera l’élève d’Albert le Grand. Si l’on sait, par le nécrologe du couvent, que Thomas mourut un 15 mai, l’incertitude demeure quant à l’année que l’on situe aux environs de 1270.
Parmi son œuvre abondante, il convient de signaler les vingt livres qui composent son Liber de natura rerum, une sorte d’encyclopédie des sciences naturelles antérieure aux « Miroirs de la nature » d’Albert le Grand et de Vincent de Beauvais. C’est une sorte de manuel destiné à fournir aux prédicateurs des digressions édifiantes, dans l’esprit du temps où l’on cultive abondamment le genre de l’exemplum[15]. Thomas de Cantimpré fut incité à poursuivre dans cette voie par une recommandation du chapitre général des dominicains, tenu à Paris en 1256, de relater les faits mémorables de leur ministère. Thomas se mit à rassembler tous les exempla relatifs à son temps et il trouva un principe organisateur dans sa matière dans le spectacle des abeilles, qu’il avait étudiées dans son Liber de natura rerum, et qui présentent l’image d’une société bien ordonnée. D’où le titre de son ouvrage le plus célèbre, Bonum universale de apibus, que l’on pourrait traduire par « les abeilles maîtresses de vie »[16]. Dès les origines du christianisme, les abeilles ont fourni la matière à des considérations morales et spirituelles, et Henri Platelle en fournit un bel exemple, tiré de Jourdain de Saxe (mort en 1237), un contemporain de Thomas de Cantimpré[17]. On trouve à Cambrai un manuscrit de la version longue du Bonum universale, tandis qu’il existe des manuscrits de la version brève à Douai et à Valenciennes. Le principe de composition de l’ouvrage repose sur la métaphore : le couvent est telle une ruche destinée à produire du bon miel, et les exemples donnés s’adresseront d’une part aux praelati, d’autre part aux subditi. Chacun des 82 chapitres de ce livre s’ouvre sur un court passage tiré du chapitre consacré aux abeilles dans le De natura rerum. Henri Platelle a souligné le caractère très arbitraire des liens entre ces extraits et le développement qui leur est donné dans le Bonum universale, où est abandonnée toute perspective de « sciences naturelles ».
Deux parmi les 326 exempla classés et présentés par Henri Platelle ont trait aux Mongols. L’exemplum 61, au chapitre II du Livre II, évoque l’invasion tartare et l’annonce de son arrêt. C’est en 1241-1242 qu’a lieu l’avancée la plus critique des Mongols en direction de l’Occident, puisque après la prise de Cracovie et de Breslau, des raids sont lancés sur Vienne et en Croatie jusqu’aux rivages de l’Adriatique. Dans son introduction au Voyage de Guillaume de Rubrouck, qui se déroula entre 1253 et 1255, Claire Kappler brosse un tableau saisissant de l’invasion mongole et des ravages qu’elle cause sur son passage :
 
Les Mongols sont partout à la fois. Ils massacrent, sèment l’horreur : tueries systématiques de toutes les populations conquises (quand celles-ci sont nombreuses, ils alignent les gens et les tuent en chaîne, à la double hache), bains de sang, terre brûlée. Ceux qui se rendent moyennant la promesse d’avoir la vie sauve sont massacrés comme les autres.[18]
 
Le salut vint d’un « coup de dés » providentiel : la mort du Grand Khan OEgödäi, le 11 décembre 1241, qui eut pour conséquence le retrait des divers chefs en Asie en vue d’élire un nouveau chef. Par la suite, les Mongols se détourneront de l’Europe pour aller conquérir la Chine et y établir une nouvelle dynastie. L’exemplum 61 est très court, et il présente la consultation d’une sainte religieuse par une personne inquiète du sort de la Teutonie et du Brabant :
 
Au temps où le peuple hongrois ainsi que beaucoup d’autres royaumes avait été cruellement détruit par les Tartares venus d’Orient et que la frontière de la Bohême en Teutonie était attaquée, une personne inquiète pour le salut de la Teutonie, surtout dans le pays de Brabant, vint trouver une très sainte religieuse qui vivait alors en ce Brabant et lui déclara : « Mère très chère, j’implore ardemment pour toutes ces terres exposées à l’avance des Tartares, afin qu’ils ne fassent pas ici ce qu’ils ont fait ailleurs ; car ils ont commencé à forcer les frontières de la Teutonie, c’est-à-dire de la Bohême ». Et celle-ci de répondre : « Ne crains rien, très cher fils, car il y a dans cette terre tant d’âmes saintes et surtout dans les cloîtres qu’on ne doit craindre ici aucune armée tartare, car elle serait repoussée par les traits des saintes oraisons ». Que Dieu soit béni en tout et partout ! Ce que nous avons entendu, nous l’avons vu réalisé.[19]
 
Selon Henri Platelle, « la religieuse qui est consultée est certainement sainte Lutgarde, du monastère cistercien d’Aywières (+ 1246) et le consultant n’est autre que Thomas de Cantimpré, puisqu’il raconte la même chose dans sa Vie de sainte Lutgarde, qu’il regardait d’ailleurs comme sa « mère spirituelle »[20]. Il peut être intéressant de préciser selon quel cheminement de la pensée cet exemplum est amené dans le cadre du chapitre où il est inséré. Le chapitre II est consacré aux multiples activités des jeunes abeilles, c’est-à-dire des jeunes religieux. Le développement bifurque en direction du thème de la prière et de son efficacité dans les affaires militaires, ce qui permet à Thomas d’évoquer des événements contemporains et la responsabilité des combattants individuels. C’est là, nous dit Henri Platelle, « un bel exemple de ce désordre ordonné qui caractérise tout le livre »[21]
Le second exemplum consacré aux Mongols est celui qui présente une autre version de l’anecdote rencontrée chez Joinville relative à une visite chez le Roi du Monde d’un prince mongol chrétien. L’exemplum 209 se situe dans le chapitre LIV du Livre II. Ce chapitre parle de l’été, saison où les abeilles sillonnent les airs avec exultation, ce qui est pour Thomas l’image de la résurrection finale. A partir de là, Thomas développe six causes de joie dans la béatitude éternelle, illustrées chacune par un exemplum (sauf la troisième cause qui reçoit une double illustration). La cinquième cause de joie est la société des saints ; et c’est là le prétexte au récit des aventures en Tartarie, qui n’a qu’un rapport très lâche avec le thème proposé.
 
En l’an de l’Incarnation 1248 le très pieux roi de France Louis, accompagné de ses frères le comte Robert d’Artois, le comte Alphonse de Poitiers, le comte Charles d’Anjou, passa la mer pour aller secourir la Terre sainte et il s’empara de la très noble cité de Damiette en Égypte. A ce moment il entendit dire que le roi des Tartares avait une mère chrétienne et que tout en étant le fils d’un païen il aimait pourtant ceux qui suivaient la foi chrétienne. Son père, en effet, avait tué le roi chrétien de l’Inde, mais avait épousé sa fille. Le pieux roi de France espérait donc gagner à la foi chrétienne ce roi des Tartares, à cause de sa mère et de sa grand-mère ; c’est pourquoi il lui envoya deux frères prêcheurs et deux frères mineurs avec mission de lui transmettre une chapelle en lin, en forme de tente, munie de tous les ustensiles en or nécessaires au service de l’autel, sans parler d’autres cadeaux précieux. Ces messagers traversèrent beaucoup de terres et de mers avant d’arriver jusqu’à lui et d’être solennellement reçus. Ils demeurèrent auprès du roi pendant longtemps, mais sans faire aucun progrès en ce qui concerne sa conversion. Dans ce même endroit pourtant ils virent parmi les soldats un homme noble, un cousin du roi, dont on rapportait ce qui suit. Alors que ce noble, encore païen, souffrait d’une fièvre aiguë, la fermentation lui monta au cerveau, il tomba en furie et, tandis que tous ses compagnons étaient endormis, il s’enfuit nu et erra pendant trois jours et trois nuits à travers un vaste désert. La troisième nuit, la fermentation s’étant dissipée, le mal fut vaincu, il revint à lui, en possession de tous ses moyens. Mais, dans les ténèbres et une horrible solitude, il ne savait ni quoi faire, ni vers quoi se tourner. Et voici que peu après, les ténèbres se dispersèrent et il vit au sommet de la montagne une immense lumière. Il grime donc à force de mains et de pieds, il arrive au sommet et, dépassant absolument l’éclat du soleil, lui apparaissent un roi admirable siégeant sur un trône d’or et à sa droite une reine rayonnante d’une incomparable beauté. Il voit des assesseurs sur leurs trônes d’or, jeunes et vieux, et partout des serviteurs au visage rutilant comme des astres.
A cette vue le païen fut frappé de stupeur au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Aussitôt un des serviteurs envoyé par le roi cache sa nudité sous des vêtements et le conduit au roi. Et celui-ci de dire : « As-tu vu dans les choses humaines quelque chose de semblable ? » Et lui de répondre : « Rien, seigneur ». Alors le roi déclara : « Je suis le Dieu des chrétiens, le roi et le seigneur éternel. Quant à toi, tu vas retourner vers ton peuple ; tu chercheras et tu trouveras dans la nation hongroise qui est mêlée à ton peuple deux prêtres chrétiens de telle nature et de telle apparence : ils t’instruiront selon la règle de la foi chrétienne ». A cette nouvelle le païen refusa de perdre la compagnie de tous ces bienheureux. Mais le roi lui dit : « Il n’est pas possible à quelqu’un dans ta condition de demeurer avec nous. Mais si tu reçois la foi des chrétiens comme je te l’ai ordonné, tu jouiras de cette compagnie délectable ». A ces paroles, un soldat juché sur un cheval blanc le prit et le ramena dans l’armée des Tartares, à l’admiration générale ; il demeura auprès du noble pendant trois jours, puis disparut subitement. Quant au noble, comme c’était un juste, il chercha les prêtres, le trouva, se fit instruire dans la foi et reçut le saint baptême avec des milliers de Tartares : il vécut ensuite saintement en chrétien. Quant aux vêtements qu’il avait reçus pour couvrir sa nudité, comme nous l’avons dit, ils étaient d’un coloris et d’une douceur sans pareils. Ils n’étaient ni brodés à l’aiguille ni tissés ; ils étaient le résultat de la puissance divine, supérieure à tout art humain. Les frères envoyés par le roi de France eurent souvent l’occasion de rencontrer cet homme et après leur retour en France ils rapportèrent à leurs confrères toute l’histoire telle que nous l’avons racontée. C’est pour l’avoir apprise de l’un de ces frères que nous l’avons aussitôt confiée à l’écrit pour le souvenir.[22]
 
Le récit de Thomas de Cantimpré évoque, comme le fait Joinville, l’ambassade envoyée part saint Louis au Grand Khan et signale la fameuse chapelle offerte en cadeau dans l’espoir d’entraîner la conversion des Tartares. L’aventure du prince est amenée par le fait que les ambassadeurs ont l’occasion de voir ce personnage - qui est ici un cousin du roi - et d’entendre rapporter l’histoire étrange qui le concerne. L’entrée dans le monde divin - très simple chez Joinville - s’opère ici au terme d’un processus complexe et d’allure rocambolesque : ce personnage, encore païen, est victime d’une sorte de folie furieuse et s’enfuit tout nu dans le désert où il erre durant trois jours. On pourrait relever l’association de la folie, de la nudité et du désert avec le paganisme pour voir dans ce tableau un des avatars de la figure de l’Homme Sauvage, si fréquente dans les textes médiévaux. Les ténèbres, à la fois intérieures et extérieures, dans lesquelles il se trouve se dispersant, ce prince est attiré par une lumière au sommet d’une montagne (le simple « tertre » mentionné par Joinville). C’est alors qu’il a la vision du roi sur son trône d’or, de la reine rayonnante à ses côtés et de leurs serviteurs aux visages illuminés. Le thème de la nudité recouverte alors par des vêtements est comme le premier effet de son accession en ce lieu, qui figure d’une certaine façon la réintégration de l’homme dans sa nature adamique primordiale, antérieure à la chute. Le roi de lumière se présente à lui comme le Dieu des chrétiens et il indique au prince tartare les moyens de se faire instruire dans la foi chrétienne par des prêtres hongrois après son retour dans le monde ordinaire. Il n’est pas ici question de mandat céleste accordé au Grand Khan pour la domination universelle ; l’épisode ne concerne que la conversion de ce prince et de ceux, nombreux cependant parmi les Tartares, qui suivront son exemple et recevront le baptême. Toute cette histoire est ainsi placée dans la perspective des espérances relatives à la conversion des Tartares au christianisme et au soutien qui devrait en résulter dans la lutte contre l’Islam. Le retour à la vie ordinaire s’accompagne ici de deux éléments destinés à témoigner de l’authenticité de cette aventure : d’une part, les vêtements remis au prince pour couvrir sa nudité sont présentés comme n’étant point faits de main d’homme, mais directement issus de la puissance divine. Ces vêtements de gloire évoquent l’homme nouveau qui, dans la perspective de saint Paul, doit s’épanouir par la vertu du baptême. L’autre témoignage est celui-là même des ambassadeurs du roi de France qui ont vu souvent de leurs propres yeux le héros de cette aventure. Et Thomas de Cantimpré se présente comme l’un de ceux à qui ces témoins oculaires ont transmis directement cette histoire.
Ainsi, l’anecdote relative au prince tartare, dans la version de Thomas de Cantimpré, se cantonne dans un contexte strictement religieux, sans la dimension impériale que revêt le thème du Roi du Monde - chez Joinville d’une façon discrète, et de manière beaucoup plus explicite et développée dans les versions modernes de ce thème.
 
 
Ce thème d’une visite chez le Roi du Monde va se retrouver, bien après l’époque de Joinville et de Thomas de Cantimpré, dans un récit qui date de 1924 et dont l’auteur, Ferdinand Ossendowski, raconte les tribulations qu’il a connues en fuyant, à travers la Sibérie, la révolution bolchévique en Russie et la guerre civile qui ravage encore le pays en 1920. Les deux premières parties, intitulées respectivement « Aux prises avec la mort » et « Au cœur de l’Asie fiévreuse », évoquent une ambiance voisine de celle que l’on trouve dans le Village Oublié de Théodore Kröger, pour lequel Jean Raspail a écrit une préface dans laquelle il évoque également ce chaos qui accompagne la guerre civile et auquel n’échappe que le village perdu de Sabitoïé, perdu au-delà du cercle boréal. Mais ce qui a retenu surtout l’attention des lecteurs du récit auquel Ossendowski a donné le titre de Bêtes, Hommes et Dieux, c’est la troisième partie, intitulée « Le Mystère des mystères : le Roi du Monde ».
 
 
L’auteur commence par évoquer l’existence d’un royaume souterrain et il expose les légendes qui lui ont été rapportées à cet égard par de sages vieillards rencontrés en Asie centrale :
 
Les vieillards des rives de l’Amyl me racontèrent une ancienne légende selon laquelle une tribu mongole, en cherchant à échapper aux exigences de Gengis Khan, se cacha dans une contrée souterraine. Plus tard un Soyote des environs du lac de Nogan Kul me montra, dégageant un nuage de fumée, la porte qui sert d’entrée au royaume d’Agharti. C’est par cette porte qu’un chasseur, autrefois, pénétra dans le royaume et, après son retour, commença à raconter ce qu’il y avait vu. Les lamas lui coupèrent la langue pour l’empêcher de parler du mystère des mystères. Dans sa vieillesse il revint à l’entrée de la caverne et disparut dans le royaume souterrain dont le souvenir avait orné et réjoui son cœur de nomade. [23]
 
Ossendowski ménage une sorte de gradation qui fait passer l’existence de ce royaume souterrain du plan des légendes racontée par les vieillards à celui d’une certitude établie par l’autorité de l’abbé (houkouktou) du monastère de Narabanchi, pour déboucher enfin sur le témoignage d’une rencontre avec le Roi du Monde :
 
J’obtins des renseignements plus détaillés de la bouche du houtouktou Jelyp Djamarap de Narabanchi-Kure. Il me raconta l’histoire de l’arrivée du puissant Roi du Monde à sa sortie du royaume souterrain, son apparition, ses miracles et ses prophéties ; c’est alors seulement que je commençai à comprendre que dans cette légende, cette hypnose, cette vision collective, de quelque façon qu’on l’interprète, se cachait non seulement un mystère, mais une force réelle et souveraine, capable d’influer sur le cours de la vie politique de l’Asie. A partir de ce moment, je commençai mes recherches.[24]
 
La gradation des termes est éloquente : à l’impression première et dépréciative selon laquelle on se trouverait devant une « légende, une hypnose ou une vision collective », est opposée aussitôt l’affirmation que l’on est en présence d’un « mystère » et, plus encore, d’une « force réelle et souveraine ». Viennent alors les témoignages plus autorisés encore, semble-t-il, du lama Gelong, favori du prince Choultoun-Beyli et du prince lui-même qui font à Ossendowski la description du royaume d’Agharti. Ce royaume souterrain aurait été constitué il y a plus de six mille ans par un saint homme accompagné de sa tribu : il ne s’agit donc pas là d’un royaume céleste, mais, si l’on interprète ce passage à la lumière des enseignements de René Guénon, on peut voir dans ce trait l’indication de l’occultation volontaire d’un centre spirituel, à l’image, par exemple, de la disparition du Graal qu’une main enlève au ciel après que le héros de la quête, Galaad, en a contemplé les mystères. Et la datation indiquée à Ossendowski pour cette disparition dans le royaume souterrain - il y a six mille ans - correspond à la période que la science traditionnelle des cycles fixe comme l’entrée dans la dernière grande phase cyclique, qui est celle de l’Age de Fer ou l’Age sombre. Le lama Gelong signale que ce royaume a été visité par de nombreux personnages éminents et il précise les conditions de vie de ce peuple souterrain :
 
Tous les hommes de cette religion sont protégés contre le mal et le crime n’existe pas à l’intérieur de ses frontières. La science s’y est développée dans la tranquillité, rien n’y est menacé de destruction. Le peuple souterrain a atteint le plus haut savoir. Maintenant c’est un grand royaume, comptant des millions de sujets sur lesquels règne le Roi du Monde. Il connaît toutes les forces de la nature, lit dans toutes les âmes humaines et dans le grand livre de la destinée. Invisible, il règne sur huit cent millions d’hommes, qui sont prêts à exécuter ses ordres.[25] 
 
Il semble qu’il y ait une sorte de rupture de point de vue dans la façon de présenter le peuple, qui acquiert un savoir d’ordre humain grâce à des conditions favorables d’ordre et de paix, et la science du Roi du Monde qui paraît dépasser les conditions de l’humanité ordinaire, puisqu’il maîtrise à la fois les sciences de la nature et les sciences humaines, ainsi que les destinées de l’humanité. Mais peut-être ce savoir supérieur ne serait, d’une certaine façon, que la plus haute synthèse résultant des connaissances acquises par le peuple souterrain, le Roi du Monde réalisant pour sa part, à leur plus haut niveau, l’ensemble des potentialités de la condition humaine généralement laissées en friche.
La vision s’élargit à l’échelle de la planète tout entière avec les révélations du prince Choultoun Beyli qui évoque des ramifications souterraines s’étendant également au continent américain :
 
Le prince Choultoun Beyli ajouta : « Ce royaume est Agharti. Il s’étend à travers tous les passages souterrains du Monde entier. J’ai entendu un savant lama chinois dire au Bogdo Khan que toutes les cavernes souterraines de l’Amérique sont habitées par le peuple ancien qui disparut sous terre. On retrouve encore de leurs traces à la surface du pays. Ces peuples et ces espaces souterrains sont gouvernés par des chefs qui reconnaissent la souveraineté du Roi du Monde. Il n’y a pas en cela grand-chose de merveilleux. Vous savez que dans les deux plus grands océans de l’Est et de l’Ouest se trouvaient autrefois deux continents. Ils disparurent sous les eaux, mais leurs habitants passèrent dans le royaume souterrain.[26]
 
Les continents disparus qu’évoque le prince sont l’Atlantide et Mu dans le Pacifique. Relevons au passage l’expression qui écarte toute explication reposant sur le merveilleux, orientant ainsi les esprits à la recherche de causes purement naturelles, quoique surprenantes. Et le prince appuie ses dires par le témoignage du voyage d’un vieux brahmane bouddhiste du Népal qui, après une navigation de trois jours sur la mer dans la barque d’un pêcheur - on pense ici à la fois au Roi-Pêcheur de Chrétien de Troyes qui indique à Perceval le chemin du château du Graal et aux navigations mystiques qui occupent la dernière partie de la Queste del Saint Graal -, aboutit à une île habitée par une race issue du royaume souterrain. Mais ici, les détails donnés par le texte plongent le lecteur en plein merveilleux :
 
Le troisième jour ils atteignirent une île où vivait une race d’hommes ayant deux langues qui pouvaient parler séparément des langages différents. Ils lui montrèrent des animaux curieux, des tortues ayant seize pattes et un seul œil, d’énormes serpents dont la chair était savoureuse, des oiseaux ayant des dents qui attrapaient du poisson pour leurs maîtres en mer. Ces gens lui dirent qu’ils étaient venus du royaume souterrain et lui décrivirent certaines régions.[27] 
 
Ossendowski évoque enfin le témoignage d’un autre lama, avec lequel il fit le voyage d’Ourga à Pékin. Ce dernier témoignage contraste avec les précédents en ce qu’il paraît reposer non plus sur une explication naturelle de l’existence du royaume souterrain, mais plutôt sur une leçon métaphysique, évoquant les puissances entourant le trône du Roi du Monde d’une façon qui rappelle les hiérarchies angéliques décrites par Denys l’Aréopagite :
 
Le trône du Roi du Monde est entouré de deux millions de dieux incarnés. Ce sont les saints panditas. Le palais lui-même est entouré des palais des Goros qui possèdent toutes les forces visibles et invisibles de la terre, de l’enfer et du ciel et qui peuvent tout faire pour la vie et la mort des hommes.[28]
 
Cette peinture s’achève par l’évocation d’une triade constituée par le Roi du Monde, capable de parler à Dieu, et qui est entouré de deux assistants, dont l’un connaît l’avenir et l’autre dirige les causes des événements, une façon peut-être de suggérer la double capacité du Roi du Monde à maîtriser à la fois l’action et la contemplation.
Un dernier témoignage enfin, celui d’une vieux lama bibliothécaire du monastère, approfondit la connaissance relative au Roi du Monde, sur ses contacts avec Dieu et sur sa fonction de médiateur entre la volonté du ciel et les puissants de ce monde.
 
A ce moment le Roi du Monde est en rapport avec les pensées de tous ceux qui dirigent la destinée de l’humanité : les rois, les tsars, les khans, les chefs guerriers, les grands-prêtres, les savants, les hommes puissants. Il connaît leurs intentions et leurs idées. Si elles plaisent à Dieu, le Roi du Monde les favorisera de son aide invisible ; si elles déplaisent à Dieu, le Roi provoquera leur échec.[29]
 
Les révélations culminent avec l’exposé fait en 1921 à Ossendowski par l’abbé de Narabanchi d’une prophétie faite par le Roi du Monde en 1890 aux lamas de ce monastère. Cette prophétie rappelle, par l’évocation d’une humanité plongée dans des tribulations de toutes sortes et soumise à des fléaux tels que la guerre, la révolution, la faim, la multiplication des crimes et de la corruption, au tableau des calamités de la Fin des Temps dans l’Apocalypse de saint Jean. Le Roi du Monde annonce alors son intervention et celle du peuple souterrain afin d’établir une nouvelle époque d’harmonie et de paix.
Ossendowski achève son ouvrage par le constat du réveil de l’Asie, « cet océan de centaines de millions d’êtres humains », et par une question angoissée à propos des relations entre l’Orient et l’Occident :
 
Plus tard, voyageant à travers la Mongolie orientale, vers Pékin, je me demandai souvent : - Qu’arriverait-il . qu’arriverait-il si des peuples entiers, de couleurs, de religions, de tribus différentes commençaient à émigrer vers l’Ouest ?[30]
 
Cette question d’Ossendowski faisait écho, au début des années 1920, à un sentiment largement répandu en Occident, et dont témoigne une table ronde réunie à l’occasion du passage à Paris d’Ossendowski, table ronde organisée par le journal Les nouvelles littéraires qui en donna un compte rendu dans le numéro du 26 juillet 1924. Cette table ronde, animée par Frédéric Lefèvre, réunissait autour de Ferdinand Ossendowski un historien spécialiste de l’Asie, René Grousset, le philosophe thomiste Jacques Maritain et René Guénon, qui avait déjà publié son Introduction aux doctrines hindoues et dont venait de sortir un ouvrage intitulé Orient et Occident. La table ronde s’ouvre sur une question de Maritain qui s’inquiète de l’éventualité d’une alliance entre le monde asiatique et les Soviets. Ossendowski évoque alors la remise, par le dernier descendant de Gengis Khan, qui était aussi empereur de Chine, de ses droits souverains à l’impératrice Catherine II qui reçut également le don d’une agathe noire qualifiée de « sainte pierre de la prophétie » :
 
Aussi longtemps qu’elle était restée à Ourga, jamais la maladie ni le malheur n’avaient touché les Mongols, ni leurs animaux. Depuis qu’elle a quitté l’Asie, le peuple mongol a commencé lentement à mourir.[31]
 
Durant la guerre civile en Russie, Semionoff, un général de l’armée de Koltchak, devint vice-roi de l’Extrême-Orient et obtint du Bouddha vivant d’Ourga, grâce à l’intervention du baron Ungern, le titre de grand Khan de Mongolie. Ossendowski précise que depuis lors les Soviets ont revendiqué les droits des tsars sur toute l’Asie. Le débat est relancé par Frédéric Lefèvre qui désire des précisions sur le Bouddha vivant qu’a rencontré son invité. Ossendowski répond qu’il existe en réalité trois Bouddhas vivants, qui ont chacun des attributs distincts :
 
Le Dalaï-Lama qui réside à Lhassa au Thibet est comme l’incarnation ou mieux la réalisation de la sainteté de Bouddha. Le Lama de Tasschi-Lumpo, qui réside à deux cents kilomètres de Lhassa, réalise la sagesse et la science de Bouddha. Le troisième,  le mien, que j’ai vu dans son palais à Ourga en Mongolie, représente la force matérielle et guerrière de Bouddha.[32]
 
Interrogé par Jacques Maritain sur le mystère du Roi du Monde, Ossendowski a une réponse quelque peu décevante ; il réduit cette légende à un plan politique, à une façon pour les Asiatiques en position de faiblesse face à l’Occident de transférer en quelque sorte leurs visées impérialistes sur une humanité souterraine en attendant que surgisse chez eux un nouveau Gengis Khan. René Guénon intervient alors pour souligner la dimension spirituelle de la fonction de Roi du Monde :
 
L’idée du Roi du Monde remonte en Asie à une haute antiquité, et elle a toujours eu un rôle important dans la tradition hindoue et shivaïte qui forme le fond du bouddhisme thibétain.[33]
 
C’est donc lors de cette table ronde qu’a été faite la première mention directe du « Roi du Monde » par René Guénon. Dans un article ultérieur, paru dans le numéro de février-mars 1925 des Cahiers du mois, René Guénon signale que l’ouvrage de Ferdinand Ossendowski contient des récits presque identiques à ceux publiés en 1910 dans l’ouvrage posthume de Saint-Yves d’Alveydre, La Mission de l’Inde, qui contient la description d’un centre initiatique mystérieux désigné sous le nom d’Agarttha. René Guénon disculpe Ossendowski du soupçon de plagiat, ce dernier ignorant tout de Saint-Yves ; les concordances tiennent au fait d’une même tradition asiatique, les menues divergences proviennent du fait que l’un tire ses sources de l’Inde, l’autre de Mongolie. Ainsi, René Guénon relève que le titre de « Roi du Monde » ne figure nulle part chez Saint-Yves et qu’Ossendowski utilise la forme Agharti au lieu d’Agarttha que l’on trouve chez Saint-Yves. Le terme d’Agarttha semble être un mot composé sanscrit, avec un préfixe a privatif, signifiant « insaisissable » ou « inaccessible ». Mais surtout, René Guénon signale la faiblesse des interprétations de ces deux auteurs incapables de discerner dans les enseignements qu’ils ont reçu ce qui doit être pris au sens littéral et ce qui relève d’une interprétation symbolique. Guénon conclut en insistant sur le fait que le titre de « Roi du Monde » désigne avant tout un principe d’ordre spirituel :
 
Ce nom [Roi du Monde] désigne en réalité un principe, et non un personnage historique ; mais ce principe peut être manifesté par un centre spirituel établi dans le monde terrestre, par une organisation chargée de conserver intégralement le dépôt de la tradition sacrée ; et le chef d’une telle organisation, représentant en quelque sorte Manu lui-même, pourra légitimement en porter le titre et les attributs.[34]
 
Dans l’enseignement de René Guénon, Manu désigne le législateur primordial d’un cycle d’humanité, depuis les débuts d’un Age d’Or jusqu’à la fin d’un Age de Fer.
 
 
 
Nous ne ferons qu’évoquer pour conclure, deux autres œuvres marquées par ce thème du Roi du Monde et mentionnant un centre caché, qui porte le nom de Shambhala chez Nicolas Roerich et qui est désigné sous le nom de Shangri-La dans le roman de l’écrivain britannique James Hilton, Les horizons perdus, paru en 1933, et qui obtiendra un tel succès qu’il sera brillamment adapté au cinéma en 1937 par Frank Capra. Le nom de Shangri-La désigne une lamasserie tibétaine coupée du monde et du temps, qui assure une longévité miraculeuse à ses habitants ; pour autant, il ne s’agit pas d’un royaume souterrain et il n’y est pas question d’un souverain qui règlerait depuis cette cité le sort des empires. Néanmoins, selon Lauric Guillaud, l’auteur s’est inspiré du mythe bouddhique de Shambhala, paradis caché et source de sagesse, ainsi que de l’œuvre de Nicolas Roerich.[35]
Nous ne ferons que survoler ici l’œuvre à la fois considérable et envoûtante de Nicolas Roerich, qui naquit à Saint-Pétersbourg en 1874 et mourut dans le village de Kullu, au pied de l’Himalaya, en 1947. Sa formation artistique s’épanouit à Saint-Pétersbourg, dans le milieu des compositeurs et des artistes qui se retrouvent autour de la revue Le Monde de l’art, milieu où se côtoient Diaghilev, Alexandre Benois, Mikhaïl Bakhtine, Boris Pasternak - et que fréquenta également le grand peintre et compositeur lituanien Čiurlionis . Une parenté certaine relie d’ailleurs l’esthétique, sinon les réalisations, de ce dernier avec celle de Roerich ou d’Alexandre Scriabine, dans la mesure où ces artistes, sensibles aussi bien au domaine plastique qu’à la musique, sont en quête d’une « synthèse des arts », que Cirulionis exprime dans ses Sonates picturales, et que Nicolas Roerich réalisera dans le cadre de l’enseignement dispensé par le Master Institut of United Arts qu’il fonde à New York en 1921. C’est à l’époque même où Ferdinand Ossendowski rédige le récit de son voyage en Mongolie que Nicolas Roerich part pour l’Himalaya en compagnie de sa femme, Elena, son inspiratrice, qui a traduit en russe La Doctrine secrète d’Héléna Blavatsky et qui est l’auteur d’un livre sur Les Fondations du Bouddhisme. Nicolas Roerich décrit dans son livre Au Cœur de l’Asie son expédition en Asie centrale, dans le Turkestan chinois, dans l’Altaï, en Mongolie et au Tibet, et surtout il peint près de cinq cents toiles durant ce voyage, dans lesquelles apparaissent diverses représentations relatives au thème du Roi du Monde : le Seigneur Maitreya - le Messie bouddhiste, le Kalki-Avatara des Vishnous-Purâna, Rigden Djiepo de Mongolie, ou le Bourkhan-Blanc de l’Altaï. Toutes ces figures sont associées au Seigneur de Shambhala qui remplit la fonction de Roi du Monde. Dans un texte écrit en 1928, Shambhala la Resplendissante, Nicolas Roerich évoque l’interaction entre les deux centres spirituels que constituent la Shambhala céleste, inaccessible, et la Shambhala terrestre qu’il est donné à certains élus d’atteindre dans des vallées enclavées au milieu des montagnes de l’Himalaya.
 
« Lapis Exilis » : Roerich évoque dans son écrit sur Shambhala la Resplendissante cette pierre mystérieuse que la tradition occidentale, dans le Parzival de Wolfram von Eschenbach, associe au Graal : par-delà les temps, par-delà les espaces, une même quête se fait jour, qui conduit les simples et les purs vers les sommets azurés.
 
 
 
Nous ne saurions enfin passer sous silence l’admirable tableau du peintre lituanien Čiurlionis, qui date de 1909 et porte le titre de Rex. C’est le plus vaste des tableaux de Čiurlionis par ses dimensions et, selon le commentaire de Mark Etkind, il donne à voir l’univers tel que le présentent les mythes antiques, où dans un seul espace sont rassemblés, comme dans les vieux livres de cosmogonie, les sphères terrestre et céleste, le jour, la nuit et l’ombre éternelle du cosmos.[36] Au centre se tient le Roi qui gouverne le monde, mais il se détache sur le fond de son double sombre. Ainsi sont figurés la lumière et l’ombre, le bien et le mal… C’est ce roi sombre qui enserre la sphère centrale, séparée en deux par le miroir des eaux et au centre de laquelle on distingue une sorte d’autel de marbre noir d’où jaillit une grande flamme. Ainsi sont imbriqués les principes apparemment opposés, concourant tous à une harmonie supérieure.
 
Charles Ridoux
Amfroipret, le 4 novembre 2002
 
Note additionnelle : La parution récente d’un ouvrage important consacré à René Guénon apporte des éclairages intéressants sur la personnalité et le rôle de Ferdinand Ossendowski (Louis de Maistre, L’Enigme René Guénon et les « Supérieurs Inconnus », Contribution à l’étude de l’histoire mondiale « souterraine », Archè, Milano, 2004). L’auteur, qui précise n’avoir aucun lien de parenté avec le fameux auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg, conteste la réalité du voyage d’Ossendowski au Tibet et défend l’opinion selon laquelle son ouvrage Bêtes, Hommes et Dieux serait un plagiat de la Mission de l’Inde de Saint-Yves d’Alveydre. Louis de Maistre met en valeur les relations d’Ossendowski avec le général Ungern qui s’était rendu maître, en 1921, de la capitale de la Mongolie. Il s’appuie sur deux livres consacrés à Ossendowski par un auteur polonais, Witold Michalowski (Tajemnica Ossendowskiego [Le secret d’Ossendowski], Wydawnicza « Alfa », Varsovie, 1990 ; et Testament Barona [Le testament du baron], Ludowa Spoldzielnia Wydawnica, Varsovie, 1977). Il cite également le pamphlet d’un explorateur suédois, Sven Hedin (Ossendowski und die Warheit [Ossendowski et la vérité], Brockhaus, Leipzig, 1925), ainsi que l’article de Marco Pallis, un disciple de René Guénon (« Les sources d’Ossendowski », in Sophia perennis. The Bulletin of the Imperial Iranian Academy of Philosophy, II, 1976, n° 2, pp. 72-89). Louis de Maistre rapporte enfin la préhistoire de la figure du « Roi du Monde » à certains milieux théosophistes avant même la parution, en 1924, de l’ouvrage de René Guénon qui porte ce titre.
 


[1] Joinville, Vie de saint Louis, éd. J. Monfrin, Dunod, Paris, 1995 (Classiques Garnier ).
[2] Hallberg Ivar, L’Extrême-Orient dans la littérature et la cartographie de l’Occident des XIIIe, XIVe et XVe siècles, Göteborg, 1907.
[3] Richard Jean, « L’Extrême-Orient légendaire au Moyen Age : Roi David et Prêtre Jean », Annales d’Ethiopie, t. 2, 1957, p. 228.
[4] Ibid., pp. 228-229.
[5] Monfrin, op. cit., p. 426.
[6] Richard, loc. cit., p. 232.
[7] Saly Antoinette, « Observations sur le lai de Guigemar », Mélanges Ch. Foulon, 1980, t. 1, pp. 329-339.
[8] Monfrin, op. cit., p. 426.
[9] Guénon René, Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Paris, Gallimard, 1962.
[10] Corbin Henry, « Mundus imaginalis ou l’imaginaire et l’imaginal », Cahiers internationaux de symbolisme, n° 6, 1964, p. 10.
[11] Coyné André, « Antonio Vieira et son ‘Histoire du Futur’ », Politica Hermetica, n° 8, « Prophétisme et politique », Lausanne, L’Age d’Homme, 1994, p. 79.
[12] Cantimpré Thomas (de), Les Exemples du Livre des Abeilles, Présentation, traduction et commentaire par Henri Platelle, Brepols, 1977, p. 11.
[13] Daunou, « Thomas de Cantimpré », HLF, t. 19, 1828, p. 179.
[14] Ibid., p. 179.
[15] Petre H., article « Exemplum » du Dictionnaire de spiritualité, IV, 2, 1961, c. 1885-1902.
[16] En 1650, le dominicain Vincent Willart le traduisit en français sous le titre « Le bien universel ou les abeilles mystiques ».
[17] Platelle, op. cit., p. 19, note 25.
[18] Rubrouck Guillaume (de), Voyage dans l’Empire mongol - 1253-1255, Traduction et commentaire de Claude-Claire et René Kappler, Imprimerie Nationale Editions, Paris, 1993, p. 12.
[19] Cantimpré Thomas (de), Les Exemples du Livre des Abeilles, Présentation, traduction et commentaire par Henri Platelle, Brepols, 1977, p. 110.
[20] Ibid., p. 282.
[21] Ibid., p. 110.
[22] Ibid., pp. 240-242.
[23] Ossendowski Ferdinand, Bêtes, hommes et dieux. L’énigme du Roi du Monde, Plon, 1924 (J’ai Lu), p. 287.
[24] Ibid., p. 287.
[25] Ibid., p. 288.
[26] Ibid., p. 288.
[27] Ibid., p. 289.
[28] Ibid., p. 289.
[29] Ibid., p. 294.
[30] Ibid., p. 300.
[31] Hapel Bruno, René Guénon et le Roi du Monde, Guy Trédaniel, 2001, p. 32.
[32] Ibid., p. 35.
[33] Ibid., p. 36.
[34] Ibid., p. 52.
[35] Hilton James, Les horizons perdus, dans Les Mondes perdus, Presses de la Cité, 1993, p. 980.
[36] Etkind Marc, Mir kak boljsaïa simfonia, Izdatelstbo Iskusstvo, Leningrad, 1970. [Le monde comme une grande symphonie].
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